Amnésie-Russie : La mémoire sélective de l’Ambassadeur de Russie à Erevan
Gyumri, le grand complexe commémoratif appelé « Mayr Hayasdan » (« Mère Arménie »)
À peine revenu de Moscou où il avait été rappelé pour « consultations » par son gouvernement[1], Sergueï Kopirkine, l’ambassadeur de Russie en Arménie, interpelle les autorités arméniennes au sujet d’un acte de vandalisme commis sur le monument aux héros de la « Grande Guerre patriotique » à Gyumri. Dans la nuit du 9 au 10 juin, quelques lettres dorées ont été arrachées sur des éléments qui jalonnent « l’allée d’honneur » du grand complexe commémoratif appelé « Mayr Hayasdan ». Ces stèles portent en caractères cyrilliques les noms des grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale, essentiellement des localités de Russie. Avec une célérité rare, les édiles de la deuxième ville du pays ont dénoncé cet acte en exigeant des autorités compétentes – la police et la justice – qu’elles interviennent pour démasquer le plus rapidement possible les coupables.[2]

De son côté, l’ambassade de Russie a publié le communiqué suivant : « Nous avons appris avec une profonde indignation la profanation du mémorial « Mère Arménie » à Gyumri, dédié aux héros de la Grande Guerre patriotique. Cet acte blasphématoire ne saurait être considéré comme un simple acte de hooliganisme. Il s’agit d’une attaque délibérée contre notre mémoire historique commune et d’une tentative de profaner la Grande Victoire. Nous constatons une forte condamnation de ces événements par les autorités municipales et la population de Gyumri. Nous attendons une enquête transparente sur les faits par les autorités arméniennes, ainsi que l’adoption de mesures pour que les responsables répondent de leurs actes et pour empêcher de telles provocations à l’avenir ».
Le message est clair, pour Moscou, il ne peut s’agir d’un simple acte de vandalisme, mais assurément d’une profanation ciblée visant la « fraternité arméno-russe », en particulier la « mémoire historique commune » de la « Grande victoire ». Et si l’acte a été condamné par les autorités locales – l’opposition prorusse- il incombe au gouvernement de faire toute la lumière sur l’événement et de punir les fautifs.
Rappelons pour mémoire que ce monument a été entièrement restauré en 2020, pour plusieurs millions de drams, sur le budget de l’Etat (55%) et de la commune de Gyumri (45%) [3].
Rappelons surtout à l’ambassadeur de Russie que durant cette guerre, plus de 300 000 hommes ont été enrôlés dans les rangs de l’Armée rouge, dans une Arménie qui comptait 1 200 000 habitants en 1939. Plus de la moitié d’entre eux ne sont pas revenus.
Aujourd’hui, dans cette ville où se trouve la 102e base russe, tout le monde se souvient encore du massacre en 2015 d’une famille de 7 personnes, les Avetissian, par Valeri Permyakov, un soldat de cette unité, et de la manière scandaleuse dont le gouvernement arménien de l’époque et l’État russe avaient traité cette dramatique affaire.
Tous les Arméniens se souviennent également du silence de la Russie officielle et de son Église lors du siège de 9 mois de l’Artsakh et de l’exode forcé de sa population en septembre 2023.
Tous les Arméniens ont été témoins de l’abandon des populations de l’Artsakh par les forces russes d’interposition qui devaient les protéger ainsi que le patrimoine religieux arménien de la région. Pourtant, le 31 janvier 2023, N. Pachinian avait demandé une nouvelle fois à V. Poutine d’intervenir pour faire lever le siège de l’Artsakh[4].
Tous les Arméniens ont également été témoins du silence de la Russie et de son Église devant les destructions il y a quelques semaines des deux églises de Stepanakert, et à partir de 2023, des monuments de Stepan Chahoumian, d’Ivan Ayvazovsky, de Charles Aznavour, de Nelson Stepanian et du Maréchal Baghramian, deux « héros de l’Union soviétique », frères d’armes de la Russie.

Au regard de tous ces manquements à la « fraternité des deux peuples », le ministère des Affaires étrangères d’Arménie pourrait profiter du retour de M. Kopirkine à Erevan pour le convoquer et lui demander des éclaircissements sur les silences de Moscou sur ces questions. Il pourrait alors reprendre la route de Moscou afin d’interroger qui de droit.
L’Arménie, en tant qu’État « allié » n’attend pas de commentaires de Maria Zakharova ou de Dmitri Peskov, mais les explications de S. Lavrov et de V. Poutine.
Irazeg
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