Portraits de non-appartenance
Parcours photographiques au-delà des frontières
Vient de paraître un livre qui fera date dans les études arméniennes et l’histoire de la photographie, ouvrage dont on espère la traduction française. L’auteur, Zeynep Devrim Gürsel, professeur d’anthropologie à l’université Rutgers (New Jersey), a découvert un corpus d’images dont on ignorait l’existence : des portraits, conservés dans les archives ottomanes, qui constituent un des premiers exemples d’utilisation de la photographie de surveillance à des fins de contrôle des frontières.
De 1896 à 1908, des Arméniens, et uniquement eux, ont été autorisés à émigrer, à condition que leur départ soit définitif. Ce décret a concerné plus de 4 000 personnes qui, pour la plupart, sont parties aux États-Unis. Il a fallu 12 ans pour retrouver des descendants et si quelques-uns ont refusé de parler à une Turque, la grande majorité d’entre eux a accepté. Au fil des entretiens écrit Zeynep, « j’ai appris qu’être mal à l’aise permettait de redoubler d’égards et d’attention. » Ces images sont celles de familles arméniennes à avoir quitté leur terre natale avant le génocide, mais « elles renvoient aussi au sort de ceux qui sont restés ». Ce travail est d’autant plus précieux que des personnes rencontrées étaient les dernières en vie à avoir connu des membres de leur famille photographiés pour les formulaires d’expatriation.
Ce livre repose sur les histoires, « souvent poignantes », que ces portraits ont suscitées, et s’adresse à celles et à ceux grâce à qui cet ouvrage a pu voir le jour. Il est par conséquent accessible à des non universitaires. « Les images sont plus que des documents visuels, elles survivent dans le temps et l’espace. » Les regarder ensemble prend du temps, requière de la patience pour dévoiler ce que ces photographies montrent, mais aussi ce qu’elles ne peuvent pas, ou plus, montrer.
Ainsi, le montage photographique choisie pour la couverture. Il s’agit du portrait d’expatriation d’Armenag Shahagian et de sa famille, à Sivas, en 1906, au studio Encababian. Le fragment, en sépia, était conservé par le petit-fils du couple dans son drugstore new-yorkais, ignorant de qui il s’agissait. Zeynep avait reconnu Armenag Shahagian et son frère Mihran sur une autre photographie, publiée dans L’Illustration le 31 octobre 1896 et légendée, « Les Arméniens qui ont pris part à l’attaque de la banque ottomane lors de leur arrivée à Marseille ». En réalité, 18 migrants arméniens, arrivés en France à bord du même paquebot que les 17 révolutionnaires, qui attendaient leur départ pour les États-Unis. Depuis, cette image a été publiée dans quantité de livres sans l’ombre d’un rectificatif.
Trop souvent, les photographies sont considérées comme de simples illustrations pour étayer un point de vue, une manière de voir. Celles d’expatriation pourraient passer pour de simples portraits de famille : des enfants tiennent à la main une photographie, une femme une rose ou un mouchoir. Voilà qui surprend pour des clichés réalisés à des fins de contrôle, mais il s’agissait d’une première et les policiers, faute de modèle, reproduisaient ce qu’ils avaient l’habitude de voir dans les studios.
Dans les provinces orientales, la police, faute de personnel compétent, Adana excepté, a fait appel à des studios locaux, dont Dildilian à Marzevan et Encababian à Sivas. Un des derniers chapitres est consacré à ce dernier, la fille de Karekin Encabadian, centenaire, expliquant dans quelles circonstances la famille n’a pas été déportée en 1915, puis leur départ de Sivas, 7 ans plus tard, et l’ouverture d’un studio à Constantinople avant de pouvoir gagner les États-Unis.
Ces portraits n’étaient pas supposés être pris par des Arméniens, mais il se trouve que dans ces régions, phénomène dorénavant bien documenté, les photographes professionnels étaient Arméniens, dont Archak B. Jacoubian à Sivas, lui aussi parti aux États-Unis où il a travaillé dans un studio de Brooklyn. Ou encore le studio Voskertichian, à Erzurum, dans lequel a posé Haig Aram Kibarian, diplômé du prestigieux Collège Sanasarian, dont la mésaventure démontre un cas de policier corrompu : soit un passeport délivré pour rejoindre son père malade à Paris, le révérend Vramchabouh Kibarian, moyennant une somme exorbitante. Cette malversation, dénoncée avec véhémence, a permis la réattribution de la citoyenneté ottomane.
Les photos d’expatriation ont pour caractéristique d’être peu soignées, négligence compréhensible pour les studios étant donné qu’aucun négatif n’était conservé pour un retirage, contrairement aux autres portraits. On peut aussi y voir une forme de « résistance », sorte de pied-de-nez aux autorités, d’autant qu’on ignore si les photographes étaient rémunérés pour ce travail ou contraints de le faire. Sur la photographie d’expatriation de la famille Coralian, à Marzevan, dans le studio Dildilian Frères, puis sur celles réalisées à leur demande et conservé par un arrière-petit-fils, le contraste est évident : le père est mieux habillé, toute la famille réunie, un tapis recouvre dorénavant le sol.

© Archives ottomanes. République de Turquie
Les histoires d’émigration, de citoyenneté et de nationalité, sont essentiellement masculines. Toutefois, ces photographies révèlent que ce sont les femmes et les enfants qui apparaissent le plus fréquemment et tiennent un rôle prédominent. Ainsi, Nuvart Madenigian, à Sivas, fillette à la robe aux motifs audacieux qui contraste avec la sobriété de celle de sa mère, la saleté du sol qui tranche avec la dignité de la pose, Nuvart tenant un livre et sa mère serrant sa main sur ses genoux. Zeynep, captivée par ce portrait, a fini par retrouver des descendants et a appris que Nuvart, mariée aux États-Unis à un épicier arménien avait été déchue une seconde fois de sa nationalité, son époux n’étant pas naturalisé américain.
Autre portrait d’expatriation, celui d’une jeune femme portant des bijoux et élégamment vêtue, Vartanoush Baliozian, s’apprêtant à rejoindre son fiancé à qui son père l’avait promise dès son jeune âge. Ou encore le portrait d’une jeune femme originaire de la province de Kharpet, Kohar Karoglanian, ses parents tués durant les massacres hamidiens, qui a grandi dans un orphelinat de missionnaires allemands où elle a appris le métier d’infirmière. Plus d’un siècle après son arrivée aux États-Unis, sa nièce a trouvé une boîte portant la mention, « Noël 1904 », dans laquelle étaient rangés des recettes de cuisine, des lettres, notamment de sa sœur restée à Kharpert, une paire de chaussons pour nouveau-né.
Les photographies, mais aussi des objets, suscitent des récits, telle une théière en porcelaine ayant appartenu à Satenig Boyakjian, que celle-ci avait emporté en quittant sa ville natale, Bitlis, dont elle ne s’est jamais séparée, y compris quand elle s’est retrouvée veuve, à Fresno, avec cinq enfants. Ou encore un plan du quartier arménien de cette même ville dessiné par Elish Shekoyan, né lui aussi à Bitlis, qui a rédigé, avant de mourir, un court texte sur l’histoire de sa famille. Autre exemple, dans le Wisconsin, découvert par le petit-fils du couple Antaramian, des lettres adressées par sa grand-mère, Anna, à son mari, Bedros, qui témoigne d’une étonnante éloquence et d’une capacité à penser visuellement.
La conclusion vient rappeler que ces portraits ne parlent pas d’un passé révolu, que la citoyenneté est un droit aussi instable que la photographie, que nous sommes actuellement, en matière de politiques migratoires, « dans un monde à la dérive ». Tel est le mot de la fin de ce livre écrit à la première personne, remarquable par sa rigueur intellectuelle, sa probité, son altruisme et sa sensibilité.
Catherine PINGUET ■
Zeynep Devrim Gürsel, Portraits of Unbelonging. Photographic Journeys Across, Stanford University Press, June 2026, 35 $.
