LIVRES : Soigner et raconter au XVIe siècle
Ariane Bayle
Soigner et raconter au XVIe siècle
Genève, Droz,
435 pp., 33,00€
Parmi les particularités du XVIe siècle se trouve la pensée des « cas », une pensée « casuiste », qui transparaît dans les textes médicaux, juridiques et théologiques ainsi que dans les collections de « nouvelles » qui n’ont cessé de fleurir en Europe depuis Boccace (1313-1375). Les « cas » et les « histoires » pénètrent le domaine médical avec les récits de cures auxquels s’intéresse Ariane Bayle. L’autrice étudie les rapports entre littérature et médecine au début de l’époque moderne à partir des écrits de deux chirurgiens célèbres qui ne sont pas universitaires et n’écrivent pas en latin, Ambroise Paré (1510-1590) et Leonardo Fioravanti (1518-1588 ?). Alors que le récit hippocratique, très laconique, sert encore de modèle, un tournant s’opère à Padoue où l’enseignement clinique de Giambattista Da Monte (1498-1551) ouvre la voie à une nouvelle vision de la médecine plus pratique et ancrée sur le terrain, notamment avec le fameux théâtre d’anatomie Parallèlement, l’imprimerie permettra la divulgation des connaissances, notamment le langue vernaculaire. Ces deux facteurs – langue vernaculaire et imprimerie – joueront un rôle essentiel dans l’ascension socio-professionnelle de Paré et de Fioravanti qui ont tous deux des relations conflictuelles avec l’autorité médicale. Bayle examine le Tesoro della vita humana (1568) de Fioravanti et les Voyages (1585) de Paré, en rappelant que les deux chirurgiens prétendent privilégier la langue vernaculaire pour la clarté de leur discours destiné à aider les jeunes barbiers dans leur entreprise, ce en quoi ils s’opposent aux médecins de l’université dont le langage obscur, « cabalistique », n’est qu’une façon habile d’obtenir pouvoir et argent.
Dénigrés ou même attaqués par les élites intellectuelles, Fioravanti et Paré doivent donc construire leur carrière en opposition avec les médecins de l’université tout en se gardant de provoquer les foudres de l’Église. Il leur faut en outre pénétrer les milieux de la noblesse. Les ouvrages des deux chirurgiens, bien que distincts par le style, visent dès lors à construire une « identité narrative », une « identité sociale » en rendant compte de l’autorité scientifique du narrateur auprès du lecteur, une autorité fondée sur la pratique, sur l’observation et non sur les livres.
Passant par de nombreuses villes d’Italie et par quelques expériences internationales calamiteuses, Fioravanti, dépourvu de légitimité institutionnelle, connaîtra cependant un succès de librairie qui semble déterminant pour sa réussite professionnelle. Il confie au lecteur les recettes des remèdes qu’il invente, des manipulations alchimiques ou des connaissances « secrètes » dont il serait le détenteur et insiste sur sa proximité avec la noblesse.
De même, Paré parvient-il à pénétrer les cercles des gentilshommes et des nobles. Il sera le premier chirurgien officiel du roi Henri II qui l’envoie sur les champs de bataille. Il a déjà 74 ans lorsqu’il ajoute les Voyages à la quatrième éditions de ses œuvres. Il y narre les longues marches militaires qu’il a accomplies, en détaillant la dure vie quotidienne qu’il partage avec les soldats mais aussi avec les gentilshommes de la cour. Son statut de chirurgien des champs de bataille influencera la construction du personnage qui se montre obéissant aux ordres, mais en qui l’on reconnaît une capacité de jugement dans le domaine médical et même militaire. Ces récits, nous dit Bayle, deviennent un « miroir de l’histoire du royaume » que Paré peut tendre à la cour. A la différence de Fioravanti qui doit se contenter de chercher constamment à asseoir sa légitimité, Paré s’engage dans « une démarche d’historien », il est le héros et le chroniqueur des campagnes militaires auxquelles il participe. Son histoire personnelle s’entrelace à l’Histoire, il note les dates, les lieux, décrit le bruit et les cris de la guerre, il en transcrit même les sons. Au regard objectif, rationnel et distancié de Paré, s’oppose celui de Fioravanti qui privilégie la relation personnelle avec les patients et fait montre d’un « intérêt stylistique pour la personnalisation du discours », d’un usage de la rhétorique judiciaire dès lors qu’il ne cesse de produire des témoins du succès de ses cures. Il utilise abondamment l’adjectif « miraculeux » pour qualifier ses cures tout en veillant à ne pas irriter les autorités religieuses, d’où sa déférence envers l’Église catholique. Ce qui ne l’empêche pas de recourir à l’image du Christ médecin et de structurer « son récit personnel comme une vie de saint », signale Bayle.
Considérer ces récits comme des introspections serait anachronique admet Bayle, qui pense néanmoins pouvoir dégager des traces, des indices révélant des traits du vécu de ces deux auteurs, des bribes d’expression des affects, des passions et des sensations. Ces traces minimes se cachent derrière ce qui importe aux deux chirurgiens, à savoir la volonté de légitimer leur position tout en donnant une « image éthique » du médecin. Pour cerner l’expression du moi dans la façon dont les deux auteurs racontent la cure, Bayle se tourne vers la fiction, moyen de transmission des savoirs et lieu de circulation de multiples descriptions des passions qui animent les médecins.
Le récit de voyage comme source de connaissances reste « un grand thème de la littérature médicale et naturaliste du XVIe siècle », écrit Bayle qui montre leur influence (par ex. Viaje de Turquía de Andrés Laguna), de même que celle de la nouvelle (l’autrice convoque les Nouvelles de Matteo Bandello) dans la « circulation de thèmes et de schémas narratifs », engendrant une « hybridité stylistique » et des « configurations narratives nouvelles » qui n’auraient pu exister sans l’expansion du livre imprimé. Tant Paré que Fioravanti narrent leurs cas cliniques selon une dynamique d’aventure. Ils « créent littérairement l’extraordinaire », leur histoire professionnelle devient une aventure du Moi et l’écriture à la première personne favorise l’identification du lecteur avec le personnage du « médecin-aventurier ».
Les mises en scène des deux auteurs tiennent compte des gestes et des attitudes du médecin, tous deux font usage du « stratagème », cette « ruse médicale » pleine de prudence (ce qui rapproche le médecin du politique) que l’autrice compare, en citant Détienne et Vernant, à la « mètis » des Grecs exigeant la maîtrise d’ un art oratoire pour être effective.
Bayle remarque chez les deux auteurs la reprise d’un thème stéréotypé traité dans les œuvres de fiction, comme la scène de la dispute entre les médecins aboutissant à la victoire d’un jeune d’origine modeste qui écrase les « docteurs de l’Université » et convainc ainsi l’auditoire grâce à ses talents oratoires. La grande question du « sacré dans la pratique médicale » est examinée à travers la reprise d’une formule à la fois populaire au Moyen-Âge, magiquement connotée dans l’histoire (Testament de Salomon, alchimie…) et intrinsèque au grand débat déjà ancien sur le pouvoir des « incantations », à savoir : « dans les paroles, les herbes et les pierres se trouvent les vertus » (« In verbis et in herbis et in lapidibus sunt vertutes »). Fioravanti (adepte de la magie naturelle [1]) la cite, sans y adhérer vraiment et s’empresse de prôner l’efficacité des paroles de l’Eglise. Paré, qui sépare le travail du médecin de l’intervention divine affirme prudemment « Je le pansay, Dieu le guarist » ( je le pansai, Dieu le guérit). Il récuse le pouvoir des paroles sans nier pour autant celui de l’imagination. Au reste, comme le souligne Bayle : « quelle que soit la force du discours rationaliste contre les superstitions, un modèle magico-religieux demeure dans la manière d’appréhender la maladie et le soin ». L’on constate par ailleurs avec Bayle que les deux auteurs ne manquent pas de faire intervenir « l’imagination créative dans la constitution de leur identité ».
Paré, chirurgien, a réalisé des prothèses, notamment l’une de la main représentée dans une gravure qu’Ariane Bayle reproduit dans son étude riche et fouillée. Cette main prothétique tient une plume, comme une façon de signifier la double compétence de Paré. Le scalpel et la plume, comme deux façons d’entailler le support.
Chakè MATOSSIAN ■
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[1] Quant au sujet de la magie naturelle, rappelons le livre de Adrien Mangili, Magie naturelle et libre pensée, Droz, 2025. Cf. notre compte-rendu NH-Hebdo, n°453, 27 mars 2025.
