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Le 12 juin s’est tenue à Paris la 31e Journée d’études arméniennes, organisée conjointement par la Société des études arméniennes (SEA) et l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales). Elle a réuni des spécialistes et des étudiants autour de conférences thématiques. L’objectif de cette « Journée d’études arméniennes » est de présenter des recherches diverses dans tous les domaines des études arméniennes, en adoptant des approches disciplinaires variées et en couvrant différentes périodes et situations.

Après le mot de bienvenue de Claire Mouradian, présidente de la Société des études arméniennes, la journée s’est structurée autour de plusieurs panels thématiques, chacun explorant des facettes distinctes de l’expérience arménienne.

Panel 1 : Penser l’émancipation des Arméniens, sources et débats au XIXe siècle 

Ce panel a examiné les défis de l’émancipation arménienne dans le contexte des empires ottoman et russe au XIXe siècle. 

– Vram Konstandian et l’influence occidentale – Can Erzurumluoglu a présenté l’œuvre de Vram Konstandian, Metodi Vra (De la méthode – 1878), qui introduit des paradigmes scientifiques occidentaux (positivisme, matérialisme, évolutionnisme) et propose une morale matérialiste interreligieuse, attaquant directement le christianisme. Cette approche radicale a suscité de vives réactions. Matteos Mamurian a critiqué Konstandian pour sa vision abstraite du progrès, estimant qu’une attaque contre le christianisme risquait d’affaiblir la cohésion nationale arménienne, le christianisme étant un instrument social et politique essentiel pour le peuple arménien sous domination ottomane, notamment lors de la Conférence de Berlin (1878). Stepan Voskanyan a également rejeté l’athéisme de Konstandian, craignant que le matérialisme philosophique n’engendre la violence et soulignant l’importance de la religion comme fondement de l’identité collective arménienne. Émile Littré, le positiviste français, a vu dans l’œuvre de Konstandian un signe de la transformation de l’Orient par la science occidentale, tout en reconnaissant le rôle patriotique de la religion. Conclusion du panel : La réception des idées occidentales par les intellectuels arméniens n’était pas passive, mais complexe, marquée par une réinterprétation visant à concilier modernité et préservation de l’unité nationale arménienne.

Réflexions sur l’intellectualisme arménien du XIXe siècle (titre implicite) 

Ce segment a mis en lumière deux figures intellectuelles majeures, Mikaël Nalbandian et Vartan Pacha, illustrant différentes approches de l’émancipation. 

– Mikaël Nalbandian : Révolution économico-sociale et question nationale Gérard Malkassian a exposé la pensée de Mikaël Nalbandian, une figure nationale de l’Arménie russe. Son essai « L’agriculture et la juste voie »
(1862) prône une réforme économique radicale, valorisant l’agriculture comme source de richesse et de liberté individuelle. Nalbandian liait la paysannerie à l’émancipation nationale, voyant la nationalité comme le principal levier contre le despotisme des empires. Il était influencé par les courants démocrates russes et les révolutions européennes, et bien que croyant, était anticlérical. Interconnexions : Les intervenants ont souligné les liens entre ces intellectuels, Nalbandian ayant rencontré Voskanyan et loué le roman de Vartanian, montrant une circulation d’idées malgré les contextes impériaux différents.

– Des vérités constitutionnelles de Hovsep Vartanian : des conditions du vivre ensemble – Haik Der Haroutiounian (SEA) a présenté « Des vérités constitutionnelles et leurs obligations » (1863) de Hovsep Vartanian (Vartan Pacha), écrit en réponse à la « Constitution nationale arménienne » (Nizamname-i Millet-i Ermeniyan). Vartan Pacha questionne la réception et la compréhension de cette « constitution » (plus un règlement) par les Arméniens, en particulier ceux des provinces. Il insiste sur l’obéissance aux Ottomans mais critique les religieux arméniens, tout en s’inspirant des constitutions européennes pour les droits et devoirs. Son œuvre met en avant l’importance de l’instruction et d’une participation civile dans la communauté arménienne au sein de l’Empire ottoman.

Un intermède musical a été présenté après la pause déjeuner par le duo NoTa Tandem (Tatève et Noïem Thomas). La musique arménienne hier et aujourd’hui, prestation instrumentale et vocale.

Panel 2 : Partir ou rester, un siècle plus tard 

Présidé par Claire Mouradian (EHESS, CERCEC et CNRS), ce panel a abordé la question des minorités dans la Turquie moderne à travers le prisme des événements traumatiques du XXe siècle. 

– Partir ou rester. Le dilemme des Grecs d’Istanbul au lendemain des pogroms de 1955 – Anna Theodorides (IREST – Université Panthéon-Sorbonne) a présenté son enquête ethnographique « Partir ou rester », analysant l’expérience des Grecs d’Istanbul (les « Polites ») face aux pogroms des 6 et 7 septembre 1955. Ces violences organisées, en réaction à une fausse nouvelle concernant Mustafa Kemal Atatürk, visaient l’homogénéisation ethnique et confessionnelle de la Turquie. Theodorides a mis en évidence une
« mémoire silencieuse » chez les Grecs ordinaires, qui, par peur de l’État profond, ont choisi de « résister en restant » à Istanbul, s’adaptant par des stratégies discrètes. Sa méthode des « croquis » a permis de reconstituer des récits spatialisés. Elle a souligné que le choix de partir ou rester relevait d’une décision individuelle complexe, influencée par des ressources matérielles, des réseaux et l’âge, mais surtout par la volonté de maîtriser son destin.

– 6 septembre 1955. Nuit d’émeute sanglante à Constantinople. Souvenirs. Lecture et projection d’archives. Témoignage personnel – Varvara Basmadjian (SEA) a partagé son récit poignant des pogroms de 1955, vécus à l’âge de huit ans. Elle a décrit la peur, la violence et la destruction vécues par sa famille arménienne, « suspecte » au milieu des émeutes anti-grecques. Cet événement a conduit ses parents, pourtant rescapés du Génocide arménien et attachés à la Turquie, à émigrer en France, marquant profondément Varvara avec un traumatisme durable. Le témoignage a mis en lumière la
« mémoire silencieuse » partagée par les Arméniens et les Grecs de Turquie face à de tels événements.

Panel 3 : Fragments et survivances, transmission et création 

Le panel a exploré comment l’art, la culture matérielle, l’anthropologie et la politique linguistique répondent aux défis contemporains de l’Arménie.

– De la catastrophe à ses survivances : mémoire et matérialité dans PULP OFF de Melik Ohanian. Art et mémoire du génocide – Vardouhi Kira-
kosyan
(Paris 1) a analysé l’œuvre « Pulp Off » (2014) de Melik Ohanian, qui explore la « survivance » de la mémoire du Génocide des Arméniens. L’installation, faite à partir de 120 exemplaires invendus du livre de Janine Altounian, qui contenait le témoignage de son père, Vahram Altounian, transforme la « destruction » (le pilon) en une œuvre d’art qui intègre le déni et les obstacles à la transmission. L’œuvre défie une conception linéaire du temps, montrant comment le passé demeure actif dans le présent comme traces et silences, créant un espace d’expérience pour le spectateur.

– Les historiographies textiles de l’espace post-ottoman à travers le cas de la broderie arménienne (XIXe-XXe siècles) – Anahide Kasparian (AMU) a présenté sa recherche sur des textiles brodés arméniens du XIXe siècle, rattachés au style de Van. Elle a mis en évidence les techniques (point de croix réversible, motifs symétriques) et la présence d’éléments interculturels, comme des sceaux coufiques. Son travail interroge les classifications muséales et les attributions géographiques incertaines, soulignant la mobilité des savoir-faire et des objets dans l’Empire ottoman. Elle a insisté sur la nécessité d’étudier ces textiles comme des formes de « savoir-faire transmis »
et de résilience culturelle. Une discussion a émergé autour de la « sacralité laïque » de ces objets et œuvres d’art, qui, au-delà de la religion, portent un sens profond pour la construction identitaire.

Panel 4 : Arménie, enjeux contemporains.

– Portable Homeland : Language, Materiality, and Prolepsis in the Context of Multiple Displacements from Artsakh (Patrie portative : langue, matérialité et prolepse dans le contexte des déplacements multiples depuis l’Artsakh). Approches proleptiques de l’expérience des réfugiés d’Artsakh – Gohar Stepanyan (Institut d’archéologie et d’ethnologie de l’Académie des Sciences de la RA) a présenté le concept d’approche « proleptique » chez les réfugiés d’Artsakh, c’est-à-dire comment l’anticipation d’un futur (souvent difficile) organise activement leurs actions présentes. Elle a donné des exemples de cette « subjectivité active » : choix de noms pour se fondre dans la masse, destruction d’objets d’identité militaire avant l’arrivée des forces azerbaïdjanaises, ou archivage numérique préventif de documents familiaux. Ces pratiques montrent une forme de résilience et une volonté de « refaire l’Artsakh ailleurs » à travers des sanctuaires individuels et la préservation de la « langue barbare » d’Artsakh.

∠ Հայաստանի Հանրապետութեան լեզուական պետականքաղաքակա−նութ−եան երկու յարացոյցը (Les deux paradigmes de la politique linguistique de la République d’Arménie). Défis de la politique linguistique arménienne contemporaine – Siranoush Dvoyan (AUA, Comité à la langue, RA) a abordé les enjeux de la politique linguistique en République d’Arménie. Elle a souligné la tension entre la promotion de l’arménien standard comme langue nationale et la nécessité de reconnaître et de protéger le plurilinguisme, notamment l’arménien occidental et les langues minoritaires. Elle a insisté sur l’importance de soutenir la production scientifique en arménien et de garantir que la langue reste un « outil de pensée » dynamique, non seulement en Arménie mais aussi dans la diaspora.

– Deux modèles ecclésiologiques dans l’Église d’Arménie et la crise actuelle – Gohar Haroutiounian (Chercheure indépendante) a analysé deux modèles ecclésiologiques de l’Église arménienne : le modèle pyramidal (descendant, monarchique) et le modèle synodal (horizontal, liturgique, basé sur l’assemblée). Elle a montré comment le modèle pyramidal, influencé par la tradition latine (doctrine de la grâce, onction), a gagné du terrain, alors que le modèle synodal, fondé sur l’Assemblée nationale de l’Église (incluant laïcs et clergé), est historiquement plus ancien et reflète une vision égalitaire (« premier parmi les égaux »). La crise actuelle de l’Église arménienne est, selon elle, ecclésiologique et nécessite une révision pour restaurer le pouvoir de l’Assemblée nationale et réaffirmer le modèle synodal, garantissant ainsi l’avenir de l’Église.

Claire Mouradian, présidente de la SEA, a conclu la journée en mettant en évidence la richesse et la profondeur des études arméniennes, en reliant des épisodes historiques marquants à des questions contemporaines de mémoire, d’identité, de survie culturelle et de gouvernance. Les discussions ont souligné la résilience des communautés arméniennes face aux traumatismes, leur capacité à innover dans la transmission culturelle et les défis complexes auxquels la République d’Arménie est confrontée pour préserver son patrimoine et assurer un avenir dynamique.

C. I.

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