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Hovhan Mandakuni

« 1in.am », Erevan, le 13 septembre 2026

Une frontière semble aujourd’hui s’estomper dans les relations arméno-russes. Alors que les approvisionnements en gaz, la base militaire et les dispositifs de sécurité étaient auparavant présentés comme autant de composantes d’une même relation « d’alliance », on suggère aujourd’hui publiquement, à Erevan, d’en calculer les coûts dans les détails.

Vilen Gabrielian, le président de la commission permanente de la défense et de la sécurité de l’Assemblée nationale, a déclaré que si la Russie augmentait le prix du gaz vendu à l’Arménie, Erevan pourrait envisager de revoir les conditions financières liées à la présence de la 102e base militaire russe à Gyumri, notamment en augmentant les diverses redevances, ou en révisant les services actuellement fournis aux frais du contribuable arménien. Cette déclaration a déjà été relayée par les médias russes. À première vue, il s’agirait d’une réaction de « négociation » face à une éventuelle hausse des prix du gaz.

En réalité, la question est bien plus profonde.

Le traité de 1995 relatif à la base militaire s’inscrivait dans la logique d’une époque politique toute autre. Si la Russie assurait alors le financement principal de la base, l’Arménie prenait également en charge une partie des frais d’entretien et lui fournissait électricité, eau et autres services. En d’autres termes, il ne s’agissait nullement d’un « bail commercial ordinaire », mais d’un dispositif particulier de sécurité mutuelle.

En 2010, le traité a été prorogé jusqu’en 2044 et sa finalité politique s’est trouvée clarifiée : au-delà de la défense des intérêts propres de la Russie, avec les forces armées arméniennes, la base militaire russe devait également contribuer à garantir la sécurité de l’Arménie.

C’est précisément là que réside tout l’enjeu du débat actuel.

Si l’Arménie ne considère plus la présence de la base militaire comme une nécessité vitale, alors que la Russie, de son côté, lie de plus en plus l’approvisionnement en gaz, l’accès à ses marchés, ou d’autres liens économiques, à l’orientation de la politique étrangère arménienne, alors le vieil « assemblage de l’alliance » commence à se désagréger en ses différents éléments constitutifs. Le gaz devient une simple marchandise, la base militaire un service, le territoire un actif, et les privilèges inhérents, une question de calcul.

Ce basculement est bien plus significatif que le montant d’une éventuel loyer.

Dans le cadre d’alliances, certains avantages ne se mesurent généralement pas à leur valeur marchande, les parties partant du principe que chacune tire profit du système de sécurité commun. Toutefois, une fois cette confiance politique perdue, les calculs commencent : qui donne quoi à qui, quelle en est la valeur et que reçoit-on en retour ?

Dès le début du mois de septembre, Nikol Pachinian avait déjà déclaré que l’Arménie ne considérait plus la présence de la base militaire russe comme une nécessité vitale et ne s’opposerait pas à ce que la Russie décide de la retirer. La déclaration de Gabrielian constitue le prolongement économique de cette logique.

Toutefois, Erevan doit faire preuve d’une extrême prudence en la matière.

La question de la base militaire ne saurait faire l’objet de marchandages à court terme liés aux prix du gaz. Elle est régie par des traités interétatiques et des obligations à long terme, et est directement liée à l’ensemble du dispositif de sécurité de l’Arménie. Si l’Arménie souhaite revoir les conditions de présence de cette base militaire, elle ne doit pas le faire en réaction à une nouvelle manifestation de pression économique russe, mais dans le cadre d’une stratégie étatique globale, en évaluant l’importance sécuritaire actuelle de la base russe de Gyumri, les coûts supportés par l’Arménie, les privilèges en vigueur et la mesure dans laquelle ces éléments continuent de servir les intérêts du pays.

La même exigence s’applique également à Moscou.

Si la Russie commence à structurer ses relations selon la logique des transactions commerciales, telles que les prix du gaz, l’accès à ses marchés et l’exploitation des infrastructures ferroviaires, il est alors tout naturel pour Erevan de réévaluer les privilèges établis dans un contexte politique et sécuritaire totalement différent. Le principe est simple : les privilèges perdurent tant que la confiance mutuelle et les intérêts communs qui les sous-tendent demeurent intacts. Il s’agit peut-être là du changement le plus significatif dans les relations arméno-russes.

Pendant des décennies, les deux pays ont parlé le langage d’une « alliance privilégiée ». Aujourd’hui, les relations évoluent de plus en plus vers la logique des contrats, de la tarification, des services et des avantages propres à chacune des deux parties.

Ce processus peut être douloureux, mais aussi salutaire, car dans les relations entre États, l’élément le plus dangereux est souvent un privilège dont la valeur n’a pas été réestimée depuis longtemps. Si la substance politique de cette alliance ancienne s’étiole, il est tout naturel que l’Arménie entreprenne de réévaluer la valeur des privilèges économiques et militaires qui en découlent.