Décryptage : La guerre hybride de Moscou

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À l’heureuse initiative de l’émission « Dilema » (N° 120) sur la chaîne Boon TV, en Arménie, Areg Kotchinian (1) a réuni, la semaine dernière, deux analystes connus, Edgar Vardanian et Yuri Movsessian, pour évoquer « la guerre hybride » contre l’Arménie, à laquelle a recours le Kremlin. Nous faisons part à nos lecteurs un résumé des idées présentées dans cette excellente émission. 

Auparavant, il convient de rappeler qu’environ deux mois plus tôt, sur TV1, lors du programme d’analyses des actualités animé par Davit Stepanian, « Les détails*», sur le même sujet, son invité, Stepan Safarian (2), avait révélé des informations très intéressantes concernant l’état d’esprit prévalant au sein du pouvoir à Moscou à l’égard des pays issus de l’effondrement de l’URSS en général et des trois Etats du Caucase du sud en particulier. Dans ce dernier cas, le concept d’« étranger proche », élaboré par l’administration post-sovietique, s’est traduit par des implications concrètes, dont l’une est la « guerre hybride », en vue de la «récupération» de cette catégorie de pays, sinon son maintien sous l’influence effective de la Russie. Le besoin de clarification pour l’animateur du programme s’était fait sentir à la suite des attaques verbales publiques contre l’Arménie par le propagandiste du régime de Moscou, le philosophe Douguine et un autre propagandiste à la télévision russe, le journaliste Vladimir Soloviev (3).

Ce sujet de guerre hybride est d’autant plus important à diffuser et à populariser dans l’opinion publique arménienne et chez les Arméniens de la diaspora que les élections parlementaires cruciales pour l’avenir de l’indépendance de l’Arménie auront lieu en juin prochain.

Précision sémantique

D’emblée, l’analyste Edgar Vardanian souligne qu’il préfère à l’expression «guerre hybride» les termes « menace hybride » ou « attaque hybride ».
Ces termes sont plus précis et correspondent à une situation donnée qui peuvent également désigner certaines positions dans un ensemble qui est, en fait, une guerre ayant plusieurs composantes dont la militaire conventionnelle, informationnelle, cyber ou psychologique, etc.

Objectifs recherchés 

Les actions qui relèvent de la catégorie hybride sont menées en règle générale par les Etats à régime autoritaire. Elles sont dirigées contre les pays ou les sociétés de ces pays qui ont choisi la voie démocratique dans la gestion de leur destin, dans le but d’affaiblir leurs institutions lato sensu. Ce faisant, elles rendent ces dernières perméables à des narratifs que la puissance agissante souhaite y véhiculer conformément à ses intérêts. Ce travail de sape en quelque sorte s’effectue dans le temps et au moyen d’un certain nombre d’outils dans un cadre d’actions coordonnées et souvent intelligemment organisées.

Outils d’action hybride

Les composantes d’une « attaque hybride » peuvent, par exemple, être l’organisation d’une campagne de désinformation visant une personnalité, une structure, une ONG, une méthode de travail (scrutin démocratique, …) et sur des sujets différents. Dans ce monde post-moderne, les réseaux sociaux sont fortement sollicités.  Les « fake news » constituent l’un des moyens efficaces pour générer des troubles dans l’esprits des gens qui ne suivent pas forcément les informations de façon quotidienne ou régulière et donc sont enclins à intérioriser consciemment ou non les « mal/désinformations» distillées dans le temps. On peut citer par exemple, qu’à la suite de la visite du Premier ministre à Paris, on annonce, photo truquée à l’appui, que Nikol Pachinian est convenu avec le président Macron de transférer discrètement des déchets nucléaires français et de les stocker près de la ville de Dilijan en Arménie. 

Le « chaos » qui crée une instabilité est également un moyen efficace pour l’affaiblissement du pouvoir en place. En organisant des manifestations de rue, des blocages de certains carrefours, etc, on provoque des mécontentements parmi la population. A partir de 2021, les habitants d’Erevan ont été témoins de ce genre d’actions, notamment, organisées par la FRA-Dashnaktsoutioun. 

Les « cyber-attaques » sont un autre moyen d’agir contre un pays. À cet égard, on peut imaginer par exemple la demande de la communauté arménienne d’une localité en Russie se plaignant de la mauvaise gestion du gouvernement d’Erevan traitre à la patrie, qui fait l’objet d’une publication dans la presse… Ce même type de « reproche » a été utilisé en Ukraine, en Moldavie en période préélectorale. A cet outil, on peut ajouter le « chantage », ou la menace d’un chantage, très utilisé contre l’Arménie. Des « remontrances » aussi peuvent servir à faire pression (« La Russie a sauvé les Arméniens du joug des empires musulmans, en revanche, certains Arméniens se montrent ingrats vis-à-vis de la Russie, … »).

L’un des moyens sournois est sans aucun doute la « dévalorisation » des fondements d’une société qui aspire à la démocratie. On stigmatise les valeurs sociétales dans le cas des droits de l’homme et de la démocratie. Areg Kotchinian énumère quelques exemples pour illustrer cette sorte d’attaque et souligne que dans le même temps, les officines et les propagandistes liés aux services de renseignements ennemis utilisent les lois et réglementations d’un Etat qui se veut démocratique, pour justement saper ses fondements démocratiques. Il interroge ses interlocuteurs en proposant d’examiner si l’aide de l’UE (Union européenne) ne relèverait pas du même genre de tentative d’influence.

On peut se dire, puisque l’UE soutient certains pays (Moldavie ou Arménie, …) pour contrecarrer les attaques hybrides, la Russie aussi agit de la sorte. Tout compte fait, ce serait comme la réponse du berger à la bergère. Il a été précisé que l’action des autorités russes ne devraient pas être placée sur le même pied d’égalité que celle de l’UE. A cette affirmation, Edgar Vardanian ajoute qu’on ne peut absolument pas comparer le soutien européen avec l’interférence de Moscou dans les affaires intérieures d’un pays visé. Le Kremlin est mu par la volonté d’étendre la désinformation, alors que l’aide européenne a pour but de préparer l’opinion à pouvoir distinguer les fake news des choses factuelles. Cette différence est fondamentale, précise-t-il. 

*  *  *

L’Arménie, comme la Moldavie en 2024 (référendum constitutionnel et élections présidentielles), est le point de mire des forces gravitant autour du Kremlin. Autant la Moldavie a pu résister aux attaques hybrides élaborées à Moscou, le cas de l’Arménie, toujours étant l’objet du même genre d’actions et de la même provenance, semble problématique. L’Etat arménien, ses institutions et la société semblent moins bien armés face à la guerre hybride. La grande vulnérabilité de l’Arménie est aussi la présence d’une 5e colonne disposant des moyens financiers colossaux fournis par l’étranger et surtout l’existence des segments de la société arménienne qui sont restés, jusqu’à nos jours, sous l’influence russe **. La Russie continue d’exercer un magistère culturel et politique sur une partie de l’intelligentsia locale sclérosée dans une certaine pensée anachronique et déconnectée du monde actuelle en turbulence. On remarque à regret des personnalités compétentes et guidées par le désir sincère de consolider l’indépendance du pays, comme Ara Papyan, ancien ambassadeur, qui prennent fait et cause pour des personnages dotés du soutien financier et autre, comme Samuel Karapetian, sous prétexte que le Contrat Civil, le parti du Premier ministre, va dans le sens de la « vilayetisation » de l’Arménie. Le président Poutine lui-même a dit en substance, lors de la conférence de presse à l’occasion de sa rencontre avec Nikol Pachinian (début avril), que l’homme d’affaires Samuel Karapetian était soutenu par la Russie.   

Certains partis traditionnels en diaspora qui, au cours des décennies, avaient plaidé en faveur de l’indépendance de l’Arménie, s’allient à quelqu’un qui, franchement souhaite faire entrer l’Arménie dans le giron du nouvel empire poutinien au détriment de l’indépendance chèrement acquise. Robert Kotcharian ne cache pas sa proximité avec le Kremlin.  

Le gouvernement de Nikol Pachinian porte la responsabilité de n’avoir pas adopté des mesures adéquates, au cours de ces 6 dernières années, afin de réduire le périmètre de l’influence morale, financière et sociale de ces forces qui sont alimentées de façon quasi-permanente de Moscou. Mais, l’heure n’est pas à l’auto-flagellation. 

Les élections de juin 2026 constituent un moment déterminant pour l’indépendance du pays. Il ne faut pas lier l’avenir de l’Arménie à la seule puissance russe dont l’économie bat de l’aile et le régime reste autoritaire.    

Armand M.

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(1) Areg Kotchinian, président du Conseil Arménien

(2) Stepan Safarian, chef de l’Institut arménien des affaires internationales et sécuritaires

(3) Soloviev avait dit publiquement qu’il aurait fallu une « opération militaire spéciale » (à l’instar de celle contre l’Ukraine en février 2022) contre Erevan, …

* « Manramasner » en arménien.

** Lors d’une émission sur TV1 en novembre 2025, l’analyste Robert Ghévondian a exprimé sa conviction que ceux qui apportent leur soutien aux candidats pro-russes (Robert Kotcharian ou Samuel Karapetian), indépendamment de l’influence des médias russes ou pro-russes, sont en faveur de l’intégration de l’Arménie à la Russie, même au détriment de l’indépendance du pays. Cette masse est convaincue que le salut de l’Arménie est dans la Russie ou l’Etat d’Union prêché par Robert Kotcharian.