Une nouvelle instrumentalisation de la cause de l’Artsakh par la Russie

Aram Sarkissian

Parmi les thèmes de la campagne électorale arménienne, celui de la situation des Artsakhiotes est sans doute l’un des plus douloureux et des plus controversés. Tous les partis de l’opposition et de la diaspora sans exception en font une exploitation débridée contre le gouvernement actuel l’accusant du « péché originel » d’hier – la perte de ce territoire historiquement arménien – et aujourd’hui « d’abandonner » sa population réfugiée en Arménie. Mais les nombreuses manipulations de cette « cause sacrée » s’étendent bien au-delà des frontières du « monde arménien ». Un certain nombre d’organisations, par exemple celles d’inspiration « chrétienne », mais aussi de pays qui au moment de la « Guerre des 44 jours », du siège de l’Artsakh, puis de la nouvelle guerre d’agression de 2023 se sont bien gardés d’intervenir, sont désormais les hérauts de cette cause manifestant une plus grande compassion que le peuple d’Arménie et son gouvernement régulièrement accusés d’avoir livré l’Artsakh et « abandonné » les Artsakhiotes. 

Le principal responsable de la guerre de conquête, de l’épuration ethnique, de l’occupation de l’Artsakh, et de l’emprisonnement de ses dirigeants à Bakou,  la Russie, manipule aujourd’hui cette cause en vue des élections parlementaires du 7 juin prochain. Aram Sarkissian, ancien Premier ministre d’Arménie, fondateur, président du parti « République » et frère de Vazken Sarkissian, l’un des fondateurs de l’armée arménienne au moment de l’indépendance du pays, a publié aujourd’hui sur son compte « Meta » [Facebook] cette tribune que nous reproduisons ci-dessous.

Gorune

Le texte d’Aram Sarkissian

« Le président azerbaïdjanais Ilham Aliev a affirmé aujourd’hui que certaines forces politiques en Arménie continuaient d’entretenir la haine envers l’Azerbaïdjan, ce qui, selon lui, nuit à la stabilité régionale.

Il est fort probable qu’Aliev ait fait cette déclaration en constatant que la Russie cherche à relancer l’option du retour de l’Artsakh dans le jeu régional. Récemment, la première chaîne de télévision russe a diffusé une carte de la région où l’Artsakh était mis en évidence, et l’ambassadeur de Russie a reçu le président de l’Assemblée nationale de l’Artsakh lors d’une réception le 9 mai (1).

L’instrumentalisation des sentiments nationaux est une pratique traditionnelle russe. Ils [les dirigeants russes] avaient agi de même manière juste avant les élections géorgiennes (2), avec la question de l’Abkhazie, qu’ils n’ont jamais évoquée après le scrutin.

Je suis convaincu que la Russie recourt à de telles manipulations car elle est persuadée qu’elle n’obtiendra pas gain de cause en Arménie par le biais de ses candidats (3), qu’elle ne parviendra pas à changer le gouvernement, et qu’elle tente désormais, en jouant sur les sentiments nationaux, de les exacerber.

Malheureusement, Aliev continuera d’utiliser cette rhétorique tant qu’aucune mesure tangible ne sera prise en vue d’assurer le bond économique de l’Arménie et de démultiplier les capacités logistiques de notre armée ; et tant que les suffrages de notre peuple permettront à des forces défendant les intérêts de la Russie d’accéder au Parlement arménien.

P.-S. : Suivez la campagne : nous proposons des solutions globales qui permettront d’éviter que de telles situations ne se reproduisent. Participez aux élections, votez pour le parti République.

Bonne journée et bonne semaine de travail ! »

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(1)  On remarquera cependant qu’à aucun moment, ni avant les deux guerres d’agression de l’Azerbaïdjan, ni après, aucun « officiel » de Stepanakert n’a jamais été invité à Moscou comme l’ont été le 9 mai les « présidents » de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie, deux régions « séparatistes » qui avaient proclamé leur indépendance de la Géorgie après la guerre d’invasion russe de 2008.
(2) Les élections législatives d’octobre 2024.
(3) La coalition « Alliance Hayastan » qui regroupe les partisans de R. Kotcharian, dont la FRA, le parti « Arménie forte » de l’oligarque russo-arménien Samuel Karapetian et le parti d’Arman Tatoyan, ancien défenseur des droits de l’homme de la République d’Arménie de 2016 à 2022.