Esquisse de la lutte politique post-électorale

Editorial

L’Arménie a vécu une campagne électorale particulièrement animée et dense. La principale nouveauté des élections du 7 juin a été l’émergence du parti « Arménie forte » de l’homme d’affaires et oligarque Samuel Karapetian lequel, en recueillant 23,28 % des suffrages, s’est hissé à la première place de l’opposition, devançant la coalition « Arménie » dirigée par l’ancien président Kotcharian – deuxième président de la République –, qui n’a obtenu que 9,93 % des voix. La coalition « J’ai l’honneur » de l’ancien président Serge Sarkissian, quant à elle, n’a pas participé à ce scrutin. Le parti « Arménie prospère » pourrait également faire son entrée au Parlement en tant que troisième force d’opposition, après recomptage des voix.

Par rapport aux élections législatives anticipées de 2021, celles du 7 juin se sont déroulées dans des conditions politiques et sécuritaires bien plus stables. En 2021, l’Arménie se trouvait au bord d’une quasi guerre civile, au lendemain de la guerre des 44 jours de 2020 : le président de la République, le Catholicos, le commandement de l’armée et l’opposition exigeaient la démission du Premier ministre, tandis qu’une armée arménienne en déroute se révélait incapable de défendre les frontières du pays contre les agressions azerbaïdjanaises. Chaque jour, le pays cédait des parcelles de territoire et des positions aux Azerbaïdjanais, sous le nez de l’armée russe, au secours de laquelle le gouvernement arménien avait pourtant fait appel pour protéger ses frontières. Malgré ces conditions si défavorables, le parti Contrat Civil avait remporté ces élections avec un score de 53,91%. Le parti du Premier ministre sortant reste en tête lors de ce scrutin, mais perd 4 points par rapport à 2021, recueillant 49,82 % des suffrages.

Bien que le chef de la coalition « Arménie », Kotcharian, ait déclaré dans son discours post-électoral : « Nous allons contester les résultats des élections », arguant que « ces élections se sont déroulées dans un contexte de pression généralisée du pouvoir, d’arrestations de membres de l’opposition, de recours sans précédent aux ressources administratives et de violations électorales »,
aucune manifestation de masse n’a eu lieu à ce jour — seules des demandes de recomptage ont été déposées.

De son côté, Nikol Pachinian a tenu, lors de sa première conférence de presse post-électorale, un discours d’une grande fermeté contre les dirigeants du système crimino-oligarchique : « Notre priorité absolue, conformément à l’exigence de nos citoyens, est d’éradiquer définitivement le système crimino-oligarchique de la République d’Arménie. Mon propos et mon plan n’ont pas changé : les dirigeants de ces forces doivent être traduits en justice selon les procédures prévues par la législation de la République d’Arménie. »

Le slogan principal de la campagne du Contrat Civil — « Sois le garant de la paix » — semble avoir déjà cédé la place, dès le lendemain du scrutin, à un combat pour l’éradication définitive du système crimino-oligarchique. Et qu’est-ce qui dicte ce tournant ?
Sans aucun doute, les déclarations des élites politiques russes pendant la campagne, les sanctions imposées sur les produits agricoles arméniens, ainsi que les menaces de hausses des prix du pétrole et du gaz. Pour le gouvernement, le principal levier pour réduire l’influence russe en Arménie passe par la lutte contre le système crimino-oligarchique qui y a pris racine — dont le nouveau visage n’est autre que Samuel Karapetian, leader d’« Arménie forte ».

En un mot, ces élections législatives ne devraient pas apporter de changement fondamental quant aux objectifs de la lutte politique des partis. La ligne de partage entre la majorité parlementaire et l’opposition restera la même : d’un côté,  s’affranchir de la tutelle russe en se rapprochant de l’Occident afin de mettre en œuvre l’agenda de la paix et bâtir un Etat souverain; et de l’autre, s’accrocher au parrainage russe pour reconquérir le pouvoir.

J. Tch.