Alfortville et le gaz :
Jacques Deyirmendjian
Quand l’histoire arménienne s’invite dans l’avenir énergétique de l’Europe
Dans le cadre du cycle de conférences Les Dialogues d’Alfortville, s’est tenue, le mardi 16 juin à 20h15 à l’École maternelle Mariam Arabian (2 rue Komitas, 94140 Alfortville), une conférence dédiée au gaz, qui a réuni deux intervenants d’exception : Jacques Deyirmendjian, président de Deynergies et ancien délégué général du groupe Gaz de France — une figure qui connaît mieux que quiconque les rouages d’une industrie ayant façonné l’économie française du XXe siècle — et Albert Grigoryan, Senior Business Developer et ancien directeur d’Engie Russie et Ukraine.
En choisissant le gaz comme thème, le cycle de rencontres publiques Les Dialogues d’Alfortville, organisé en partenariat avec la ville d’Alfortville au cœur du Val-de-Marne, ne l’aborde pas seulement comme un enjeu géopolitique contemporain, mais comme un fil conducteur reliant une ville française de banlieue parisienne à l’Arménie, à travers des décennies d’histoire industrielle, humaine et diplomatique. Ce choix permet ainsi de révéler une face cachée de l’histoire d’Alfortville et des Arméniens qui y ont élu domicile dès leur arrivée en France dans les années 1920.
Alfortville, berceau discret de l’industrie gazière française
Le premier exposé, intitulé « Alfortville, acteur de l’histoire du gaz en France », a été présenté par Jacques Deyirmendjian, un haut responsable de Gaz de France qui connaît mieux que quiconque les rouages d’une industrie qui a façonné l’économie française du XXe siècle.
Car Alfortville n’est pas une ville ordinaire dans cette histoire. Installée en bord de Seine, à la confluence de la Marne, elle a longtemps abrité des infrastructures gazières majeures. La présence d’une importante communauté arménienne — parmi les plus anciennes et les mieux enracinées de France, héritière de l’exode consécutif au génocide de 1915 — y a tissé un lien particulier entre identité diasporique et tissu industriel local. Beaucoup d’Arméniens d’Alfortville ont, au fil des générations, travaillé dans ce secteur, contribuant discrètement mais solidement à l’essor du gaz en France.
Jacques Deyirmendjian a retracé cette mémoire collective et industrielle, rappelant comment Gaz de France, nationalisé en 1946, a structuré pendant des décennies l’approvisionnement énergétique du pays, avant de se transformer en Engie — géant européen de l’énergie — dans un contexte de libéralisation des marchés.

L’Arménie, future pièce maîtresse du puzzle gazier européen ?
Le second exposé posait une question d’une brûlante actualité : « Arménie, acteur de l’approvisionnement en gaz de l’Europe ? » C’est Albert Grigoryan, Senior Business Developer et ancien directeur d’Engie Russie et Ukraine, qui s’est chargé d’y répondre — avec l’autorité de celui qui a navigué au cœur des grandes tensions énergétiques entre l’Est et l’Ouest.
Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 et la rupture progressive des approvisionnements en gaz russe vers l’Europe, le continent cherche fébrilement de nouvelles routes et de nouveaux fournisseurs. Dans ce contexte, le Caucase du Sud — et l’Arménie en particulier — attire un regard nouveau. Pays enclavé, l’Arménie est traversée par des corridors énergétiques stratégiques et entretient des relations complexes avec ses voisins : la Russie, l’Iran, la Géorgie, l’Azerbaïdjan. Elle dispose d’atouts géographiques réels pour jouer un rôle de transit ou de hub régional.
Albert Grigoryan a exploré les conditions dans lesquelles l’Arménie pourrait s’intégrer à une architecture d’approvisionnement diversifiée pour l’Europe, les obstacles politiques et infrastructurels qui demeurent, ainsi que les opportunités ouvertes par le rapprochement en cours entre Erevan et Bruxelles. Une réflexion dense, nourrie d’une expérience de terrain rare, qui a manifestement suscité de nombreuses questions dans la salle.
Une soirée à la croisée de l’histoire et du futur
La modération de la soirée était assurée par Robert Aydabirian, ancien cadre dirigeant d’entreprises informatiques internationales, qui a su articuler avec finesse les deux interventions et animer le débat avec le public.
Ce qui frappe dans cette rencontre, c’est la cohérence du propos : d’Alfortville à Erevan, en passant par les couloirs de Gaz de France et les négociations gazières russo-européennes, c’est une même communauté — arménienne — qui apparaît en filigrane, ayant contribué à chaque étape de cette histoire énergétique, souvent dans l’ombre, toujours avec compétence.
Les Dialogues d’Alfortville confirment avec cette soirée leur ambition : faire de cette ville, symbole vivant de la diaspora arménienne en France, un espace de réflexion sérieuse sur les grands enjeux du monde contemporain — à travers le prisme singulier d’une histoire partagée entre deux pays, deux cultures, et désormais, deux visions de l’énergie.
C. I. ■
