61e Biennale de Venise : Armen Agop représente le Pavillon de l’Égypte

Unknown5

Sous le signe de Mereretséger

La Biennale 2026 (1) s’intitule « In Minor Keys », comme l’aura voulu sa commissaire Koyo Kouoh, malheureusement décédée avant la concrétisation de l’événement que son équipe a pu cependant mener à bien. La Biennale de l’art se déroule dans les Giardini de Venise depuis la fin du XIXe siècle. C’est là que les différents pavillons nationaux ont ensuite été érigés à partir de 1907 (celui de la Belgique est le premier), augmentant leur nombre au fil des années. L’Égypte trouvera sa place en 1964 où une aile du pavillon de Venise, jusque-là occupée par la Suisse, lui sera définitivement attribuée. Les pays sans pavillon historique dans les Giardini, comme la République d’Arménie, occupent des lieux éphémères nommés « pavillons », qui sont disséminés dans la Sérénissime, offrant ainsi d’heureuses découvertes aux amateurs d’art. L’Arsenale, non loin des Giardini, est également devenu un lieu d’exposition pour de nombreux pays.

Cette année, la représentation de l’Égypte a été confiée au sculpteur et peintre Armen Agop (2), né au Caire en 1969 de parents arméniens. L’artiste vit et travaille en Italie où il a remporté des prix prestigieux tels que le prix de Rome (2000) et le prix international Umberto Mastroianni. En 2013, il s’est vu décerner le « Premio Sulmona», médaille présidentielle de la République italienne (3).

Armen Agop prend « In minor keys » au pied de la lettre. Il va au plus profond de la voix basse, veut mener le son grave à l’absolu en nommant l’espace d’exposition Silence Pavilion: Between the Tangible and the Intangible. Au silence – valeur sacrée dans l’Égypte antique qui en avait fait une divinité, Mereretséger, la déesse cobra – Armen Agop fait correspondre la couleur noire des sculptures et des peintures, un noir doux et enveloppant dont le velouté apaisant provient de la forme qu’il a su donner au granit. Les œuvres exposées témoignent d’une réflexion sur / de la lumière plus proche des idées de Goethe que de la physique de Newton, car il s’agit ici de faire émerger la lumière des ténèbres, d’accéder à la vision par l’ombre, comme l’avaient fait Rembrandt et Caravage. Si la peinture circulaire et la grande sculpture posée au sol tiennent du bouclier de Persée, aucune tête de Méduse n’y apparaît, seul un halo frémit, traduisant le silence en langue de lumière. Les œuvres communiquent entre elles par un jeu d’artifices optiques qui renvoient la théâtralité à ses origines sacrées et engage toute la question du visible et de l’invisible. Qu’il s’agisse de l’œuvre qu’Armen Agop a posée sur un support à une hauteur la rendant exprès disponible au toucher, ou de ces énigmatiques boucliers ou encore du monolithe, l’on remarquera l’intérêt du sculpteur pour la « pointe » qui fait intrinsèquement partie de cette question du visible rejoignant celle de la pulsion scopique dans son lien avec le regard mortel, comme l’avait suggéré Alberto Giacometti (1901-1966) avec son étrange et fameux objet sculpté, Pointe à l’œil (1932). 

À travers la communication établie entre les œuvres, Agop fait surgir des faisceaux lumineux conférant à l’ensemble une dimension énigmatique renforçant l’idée du silence. Il faudrait assurément prendre en considération le terme « between » inclus dans le titre de l’exposition. Il nous signale que quelque chose advient et ne peut advenir qu’à partir d’une interrelation. A la relation établie entre la peinture et la sculpture, s’ajoute celle que le spectateur entretient avec l’œuvre au moment où il la regarde. Toute perception déclenche des connexions, c’est pourquoi l’artiste invite le public à toucher l’une des sculptures, à comprendre littéralement et physiquement ce qui se joue « entre le tangible et l’intangible ». Il n’y a aucun parcours qui nous mènerait automatiquement du tangible à l’intangible, mais il importe de s’y essayer. Cela peut prendre une vie ou surgir dans l’instant fulgurant. Agop nous dit quelque chose de cette possibilité (le pari de Pascal) et la sculpture offerte au toucher est là comme support de ce mouvement menant à l’intangible. Le « salto » imprévisible et néanmoins existant est signalé par la forme basculante de l’objet. Attention à vos doigts, avertit une étiquette. Partir du littéral et du physique, pour accéder, le temps d’un éclat, à ce qui les dépasse. L’on pourrait alors illustrer l’accès au « between » par l’apparente contradiction qui marque deux injonctions christiques : d’une part (à Marie Magdalena) ‘Noli me tangere’ (Ne me touche pas), d’autre part (à Thomas) « Avance ici ton doigt, et regarde mes mains; avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté; et ne sois pas incrédule, mais crois » (Jean 17 et 27). Tout artiste, écrivain ou poète crée à partir de ce « between » et en vue de le faire advenir ou saisir. Chaque créateur, à son échelle, pour peu qu’il soit authentique, ne peut qu’être animé par le « entre » ainsi que l’avait remarqué Marguerite Yourcenar lorsqu’elle situait le « chef d’œuvre crépusculaire » de Victor Hugo (Les Contemplations) « au bord de l’indicible : entre le sommeil et le songe, entre la vie et la mort, entre le jour qui tombe et la nuit qui naît. Il ne reste plus ensuite qu’à explorer la seule nuit » (4). Au reste, n’était-ce pas à travers la lentille de cette essentielle préposition qu’ Hugo regardait l’Egypte ? 

L’eau vaste et froide au nord, au sud le sable ardent

Se disputent l’Égypte ; elle rit cependant

Entre ces deux qui la rongent (5)

Dans la nuit du pavillon du silence, Armen Agop installe des sculptures aux formes épurées et étranges, issues d’un espace-temps immémorial, des âges pharaoniques ou d’un futur inconnu. Il dresse un monolithe questionnant les lois de l’équilibre de par l’étroitesse de la base contrastant avec le volume du fût qui s’amincit jusqu’à pointer vers le ciel, adoptant l’aérodynamisme de l’obus ou du poisson. Une fine ligne acérée y est sculptée, une sorte d’arête qui transite de la crête au creux et souligne le mouvement d’élévation qu’interrompt l’ombre de l’œuvre projetée sur le mur et le sol. L’ombre trahit la gravité de la matière, le grave tombe. Dans cette caverne du silence Armen Agop invente l’aiguille d’un singulier cadran lunaire marquant le temps vécu déconnecté du temps chronologique, successif, auquel nous sommes assujettis, car il est d’abord celui du langage et nous lui confions nos jours si pleins des déséquilibres et des agitations du monde. Le monolithe d’Agop se dresse en équilibre rejoignant, à l’échelle humaine (mode mineur), les formes des statues égyptiennes, des dieux et de leurs attributs, comme la plume de Maât, déesse de la justice et de l’équilibre qui la tient bien droite sur sa tête. De fait, l’œil d’Armen Agop transporte nécessairement avec lui les paysages vécus de son Égypte natale avec ses formes arides et géométriques, de la dune du désert à la ligne des pyramides, et celles hybrides, mystérieuses, cachées, des divinités ou des animaux momifiés. 

Dans l’expression « en mode mineur » , l’on ne devrait pas négliger l’acceptation de « mineur » au sens du travailleur dans la mine. Par son travail, Armen Agop réincarne l’artiste tel que le voit Flaubert : une « pompe » descendant « aux entrailles des choses, dans les couches profondes » et faisant « jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et ce qu’on ne voyait pas », écrit l’auteur d’Un cœur simple en 1853. Il revient alors au visiteur de pénétrer (dans) l’obscurité du pavillon du silence en faisant de son œil un œil «mineur », sorte d’oreille percevant dans la taille de la pierre la palpitation d’un inconnu familier. 

Chakè MATOSSIAN

_____

(1) Inaugurée le 9 mai, la Biennale Arte 2026 se clôturera le 22 novembre 2026. https://www.labiennale.org/en/art/2026/information

(2) https://egyptpavilionvenicebiennale2026.com

(3) https://www.armenagop.com/about-egyptian-artist.asp