Conférence à Sciences Po autour du thème « Arménie-Azerbaïdjan, une paix durable est-elle possible ? »

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Ce mardi 24 février 2026, les murs de Sciences Po Paris ont résonné des échos complexes du Caucase du Sud. Dans le cadre d’une conférence organisée par le Centre de recherches internationales (CERI), une interrogation cruciale a rassemblé les observateurs : « Arménie-Azerbaïdjan, une paix durable est-elle possible ? ». Modéré par le chercheur turc Bayram Balci (CERI/CNRS), l’événement a fait dialoguer l’Azerbaïdjanais Altay Goyushov, chercheur invité au CERI, et Gaïdz Minassian, journaliste au Monde et enseignant à Sciences Po et HEC. Signe de l’importance géopolitique du sujet, la conférence s’est déroulée dans une salle comble où, aux côtés des nombreux étudiants qui avaient pris place, on pouvait également remarquer la présence de représentants du corps diplomatique de différents pays. L’objectif de cette rencontre tranchait avec l’urgence habituelle : il ne s’agissait plus de s’attarder sur le simple maintien d’un cessez-le-feu, mais bien d’explorer les fondations d’une véritable « paix positive ». À quelques mois des élections législatives arméniennes décisives de juin 2026, où les enjeux intérieurs s’entremêlent aux médiations des États-Unis et de l’Union européenne, voici la synthèse des réflexions marquantes de cette conférence.

L’émergence d’une dynamique bilatérale inédite 

La conférence a mis en lumière une véritable dynamique de désescalade entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, marquée par des signes encourageants et des rencontres officieuses qui portent leurs fruits. Cette évolution s’est notamment concrétisée par trois accords bilatéraux (Arménie-États-Unis, Arménie-Azerbaïdjan et États-Unis-Azerbaïdjan), coiffés d’une déclaration conjointe le tout constituant l’accord du 8 août 2025 signé à Washington. Fait majeur souligné lors des échanges : Erevan et Bakou démontrent aujourd’hui qu’ils n’ont plus systématiquement besoin de la médiation de la Russie pour avancer vers la paix.

Selon Gaïdz Minassian, ce rapprochement bilatéral entre Erevan et Bakou marque un changement de paradigme profond. « Nous passons progressivement d’une logique de paix de punition » — voulue par l’Azerbaïdjan qui visait une victoire politique totale, la suppression du Karabakh et la capitulation de l’Arménie — à la logique arménienne d’instaurer une véritable « paix de droit ». Néanmoins, de lourds défis jalonnent encore ce lent processus. Les détails de l’accord du 8 août 2025 nécessiteront au moins un an pour se matérialiser, notamment l’accélération de la démarcation et la mise en place de sas biométriques. Sur le terrain, d’autres dossiers brûlants restent en suspens : le sort des 19 prisonniers arméniens, la fin de l’occupation par Bakou des 150 à 200 km² du territoire arménien souverain, le statut des 120 000 déplacés d’Artsakh, ainsi que la délimitation des frontières entre Erevan et Bakou, l’Arménie refusant tout corridor extraterritorial et n’acceptant aucune exigence de changement constitutionnel de la part de Bakou, même si elle s’apprête à présenter un nouveau projet de réforme constitutionnelle.

Un bouleversement géopolitique mondial et régional 

Cette transition régionale s’inscrit dans un monde lui-même en pleine mutation, où le Caucase subit de plein fouet les effets collatéraux des conflits majeurs, tels que la guerre en Ukraine et les tensions entre les États-Unis et l’Iran. On assiste à un retour marqué des zones d’influence sauf que la Route Trump en plein Caucase contrarie cette idée d’une diplomatie classique du XIXe siècle. L’administration américaine pénètre désormais l’ancienne zone historique russe, soulevant la question d’une potentielle instrumentalisation de l’axe Arménie-Azerbaïdjan par Washington dans une stratégie plus vaste, possiblement dirigée contre la Chine voire l’Iran. 

Face à ces bouleversements, l’Arménie opère un virage pro-européen assumé, grandement facilité par la France et le président Emmanuel Macron, dont le rôle a été décisif dans les récents accords. Ce pivot occidental fait s’effondrer le narratif de Vladimir Poutine et de ses proxys à Erevan et dans la Diaspora, Moscou tentant l’idée d’une Arménie isolée, pauvre et abandonnée. Pour renforcer son agenda diplomatique, Erevan doit désormais rééquilibrer ses relations avec une Russie aux ambitions toujours impériales, et ce, malgré un certain déficit de responsabilité des élites politique et religieuse d’ancien régime. Le jeu régional reste un complexe ballet à trois entre la Turquie, l’Iran et la Russie, où les alliances se font et se défont. L’Azerbaïdjan s’inquiète notamment d’un éventuel rapprochement russo-iranien, tandis que Recep Tayyip Erdogan peine à contrôler totalement les ambitions de Bakou, dont l’agressivité passée envers la France semble d’ailleurs laisser place à un léger réchauffement diplomatique.

Les enjeux intérieurs et le défi de l’altérité 

L’avenir de ce fragile processus de paix et de coopération à long terme est intimement lié à la stabilité politique intérieure arménienne. Les élections législatives prévues en juin prochain s’annoncent cruciales, d’autant qu’elles seront précédées d’un sommet de la Communauté politique européenne décisif organisé en Arménie. Moscou et ses soutiens à Erevan et dans la Diaspora, suivant une stratégie du « tout sauf Pachinian », tente déjà de s’ingérer et d’influencer le scrutin, avec le spectre d’une déstabilisation sur le modèle d’un « Gyumri 2 ». Cependant, le Premier ministre arménien dispose d’une assise politique solide, soutenu par de larges segments de la société civile qui désire ardemment tourner la page de la guerre.

Du côté azerbaïdjanais, l’interrogation soulevée lors de la conférence demeure : après avoir obtenu le Karabakh, qu’est-ce qui fait encore courir Ilham Aliev ? La grande inconnue réside dans sa capacité — et sa volonté — à rompre avec la logique de haine pour préparer enfin sa population à la réconciliation. De son côté, le chercheur azerbaïdjanais Altay Goyushov a logiquement articulé son intervention autour de cette quête fondamentale de pacification. Il a martelé une distinction cruciale entre deux formes de paix : l’une qu’il qualifie de « forcée » ou d’« artificielle », et l’autre, la « vraie paix ». La première, a-t-il expliqué, repose sur un accord purement interétatique, motivé par des facteurs et des intérêts géopolitiques propres à chaque gouvernement. Or, a-t-il averti, ce type d’accord diplomatique demeurera toujours incertain et peu fiable tant que les sociétés civiles et les peuples des deux parties n’auront pas eux-mêmes scellé la paix, seule garante d’une véritable réconciliation.

Comme l’a d’ailleurs conclu Gaïdz Minassian en écho à ce constat sociétal, le véritable enjeu qui se dresse désormais devant les deux nations n’est pas seulement de signer un traité, mais de parvenir à structurer la paix, pour empêcher tout retour en arrière, un processus exigeant qui requiert un travail profond sur l’identité et l’acceptation de l’altérité.

Schanth VOSGUERITCHIAN