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Olga L. Lizzini

Avicenne

Paris, Vrin, 2026,         

282 p., 30,00€ 

Islamologue et philosophe, spécialiste du néo-platonisme arabe, Olga Lizzini présente et analyse la pensée d’Avicenne (Ibn Sinā) (980-1037) savant, médecin et philosophe persan (né à Afshana, près de Boukhara, dans l’actuel Ouzbekistan). Ce grand lecteur et commentateur d’Aristote aura compté dans les discussions métaphysiques au Moyen-Âge et son œuvre, écrite en arabe, sera traduite en latin à Tolède. 

Le « système avicennien », très hiérarchisé et verticalisé, repose sur un fondement logique et développe une métaphysique où intervient la théorie de l’émanation.  Un tracé vertical, partant du Premier principe, mène, dans un parcours descendant, jusqu’à l’homme et au monde sublunaire, en passant par le monde céleste et d’autres stades de l’intelligence. Ainsi, l’émanation d’Avicenne réinterprète-t-elle l’idée néoplatonicienne de la « dérivation ». Bien que les disciplines aient chacune un sujet précis et vise un but qui leur est propre, du fait de l’émanation elles entretiennent toutes un lien avec la métaphysique. Dans son étude philosophique, Lizzini met en évidence les questions semblables qui traversent les différents domaines établis par Avicenne, qu’il s’agisse de la logique, de la métaphysique ou de la physique. Ce sont, par exemple, celles de l’universel et du particulier (qui se répercute dans la distinction entre le « flux » et « l’influx » ou dans la distinction entre l’espèce et l’individu), de la forme et de la matière, de l’Unité et de sa division. La question de l’universel et du particulier, dont traite la logique, recouvre celle de la distinction entre l’espèce et l’individu qui occupe la science naturelle et se rattache à la métaphysique car l’espèce est le véritable objet de la création et l’individu n’existe que pour perpétuer l’espèce.

Avicenne adopte la logique aristotélicienne dont les bases sont le principe de non- contradiction et celui du tiers exclu. Cette discipline constitue pour lui  « l’outil qui mène à la vérité », elle est antérieure à toute science et sert à la conceptualisation ainsi qu’à l’assentiment. Ce qui est « vrai » est (« être » apparaît alors en tant que principe premier indéfinissable, une connaissance a priori que l’âme possède depuis toujours) ou non (un jugement est nécessairement vrai ou faux). La logique concentre la relation entre pensée, langage et réalité : « la représentation conceptuelle répond idéalement à la question sur la nature ou essence de la chose ». L’essence (la choséité de la chose, qui dépend d’une cause intérieure) se distingue de l’existence (qui dépend d’une cause extérieure). A l’influence d’Aristote, Lizzini ajoute celle des Stoïciens pour ce qui concerne les syllogismes conditionnels qui touchent à la métaphysique. En effet, la vérité peut être démontrée logiquement dans le présent mais le rapport de la vérité au futur entraîne la réflexion du côté de la métaphysique. Avicenne, à l’instar d’Aristote, intègrera à sa logique une rhétorique et une poétique destinées à persuader un public élargi pour le mener au bien, ce qui témoigne de la dimension éthique du vrai dont dépendra en dernière instance le bonheur.

L’étude de Lizzini fait ressortir le système d’emboîtement dans la subdivision des champs du savoir. Ainsi, Avicenne souscrit-il au quadrivium : arithmétique, géométrie, astronomie, musique, mais il inclut d’autres sciences dans chacune de ces branches (par ex. : la géométrie englobera la géodésie et l’optique). La physique s’occupe du mouvement (tout le sublunaire), la métaphysique traite de l’être en tant qu’être (la quiddité) dont le questionnement aboutit au Principe premier (c’est-à-dire à la théologie). La question à laquelle doit répondre la métaphysique et qui mènera nécessairement à la théologie, concerne le principe du monde (Dieu) dont l’existence doit être démontrée. L’autrice examine comment se déroule le passage de l’existant à son principe, c’est-à-dire comment Avicenne procède pour démontrer l’existence de Dieu, Premier principe. La logique en est le point de départ : en tant qu’existante une chose est nécessairement existante, et il y a donc un principe causal de l’existant. 

Le but de l’œuvre d’Avicenne est d’établir l’existence du principe premier et son unité, c’est-à-dire l’ « unicité du nécessairement existant en soi » (ce qui signifie non causé et incomparable). A l’opposé du nécessaire (qui ne peut pas ne pas être) se trouve le « possible » dont l’existence dépend d’une cause. Mais on ne peut remonter à l’infini de cause en cause, donc « la chaîne causale renvoie à un élément premier qui lui est externe » et, en tant que bien absolu, il détient une dimension éthique. Cette bonté pure éclaire l’idée du flux  (l’émanation) : « le Premier, Nécessairement Existant, crée le monde parce qu’il a l’intellection de lui-même, parce qu’il comprend – c’est-à-dire, qu’il comprend, veut et aime – le fait même que sa propre intellection se donne et les conséquences que celle-ci comporte ». Le Premier principe fait un don, par un acte de pensée auto-réfléchi, il produit une intelligence. Celle-ci, en tant que « première intelligence causée » est duale, composée – (puisqu’elle est passée par la médiation du Principe premier qui l’a fait passer du possible au nécessaire) –  d’une double pensée (de soi-même et du Principe qui l’a causée). De cette intelligence causée– dans un parcours descendant– proviendra le cosmos, à savoir l’âme et le corps du ciel pris dans un mouvement dont l’origine demeure complexe et dont la circularité infinie ressortit au lien indéfectible qui le lie au Principe comme objet d’amour et explique la volonté ou le désir des âmes de se tourner vers lui et de s’assimiler à lui. Une cause est ce qui permet le passage du possible au nécessaire, chaque cause peut donc passer du possible à l’existence, mais toutes les causes se résorbent dans la Première, la seule qui est nécessaire et existante. La dernière intelligence produite par l’émanation divine, et donc la plus faible, sera le « donneur de formes » (dator formarum). Cette ultime intelligence se révèle « principe de la constitution physique du monde et fondement de l’intellection humaine », c’est le monde, en termes aristotéliciens, de la génération et de la corruption, c’est-à-dire des naissances et des morts. 

Le flux ou émanation découle du Principe mais celui-ci reste indifférent au monde sublunaire déterminé par les collisions célestes. Les principes supérieurs qui dérivent du Principe premier n’agissent pas pour le bien de l’inférieur, ils poursuivent l’émanation et c’est alors aux degrés inférieurs qu’il incombe de se diriger, dans un mouvement ascendant, vers le supérieur. C’est par là qu’Avicenne aborde la question du Mal, une question complexe (il y en a beaucoup, comme le montre Lizzini).

Pour Avicenne, le mal ne ressortit pas à l’ universel mais  au particulier, à l’individuel et il se définit comme manque relativement à quelque chose et à la matière de la chose. Lizzini se penche sur l’eschatologie d’Avicenne (le retour de l’âme au Principe) dans laquelle elle repère une hiérarchisation des comportements.  Le mal peut être physique ou moral. Du point de vue moral, le pire destin attend ceux qui, ayant eu la possibilité d’entrevoir la réalité du perfectionnement de l’intellect, ont refusé de s’y engager et sont volontairement restés tournés vers le corps, bloquant ainsi, par leur choix, l’accès au Principe. Tout est fonction de l’engagement envers la voie intellectuelle qu’il nous revient de vouloir en nous détachant du corps et des passions qu’il suscite.

L’être humain a un corps (dès lors il appartient au règne de la nature) mais il est son âme (il est lié au monde spirituel). En somme il est à la fois ange et bête, comme le voudra Pascal. Aussi, l’étude de l’âme relève-t-elle d’une part de la métaphysique (puisque l’âme, par essence, est liée au monde céleste, c’est le plan substantiel et intellectuel) et, d’autre part, de la science naturelle (puisqu’elle est liée au corps, comme les plantes et les animaux, c’est le plan opérationnel et formel). La spiritualité qui est en acte chez l’ange demeure seulement en puissance chez l’humain, elle est son « horizon ».

Loin d’oublier le corps, Avicenne, qui est aussi médecin et suit les doctrines de Galien, s’intéresse à la perception par les sens externes où la vision s’avère le sens le plus noble. Sa théorie reprendra la notion aristotélicienne du diaphane et tout le rapport à la lumière témoigne du lien qui s’établira, via la théorie émanative, entre l’optique et la métaphysique. L’étude des sens internes expliquera quant à elle la « dynamique de la psyché humaine » qui parvient à l’abstraction, à la séparation d’avec la matière par l’imagination et par l’intellect, dont les étapes de perfectionnement aboutissent à « l’intellect saint » ou « prophétique ». Celui-ci, supérieurement intelligent, reçoit directement, sans apprentissage, les formes intelligibles c’est-à-dire abstraites, libérées de la matière et dans la contemplation desquelles réside le bonheur. Le prophète s’exprime par symboles et images dont seuls les philosophes comprennent le sens caché, il connaît la bonne mesure et c’est pourquoi Avicenne lui confie la fondation de la société soumise à l’observance des lois inaltérables qui renvoient à la transcendance dont elles dérivent, tout en garantissant la permanence de l’espèce.    

Chakè MATOSSIAN