Il faut (re)lire Sarafian aujourd’hui

ՆԻկողոս Սարաֆեան-1

Par Ara DANDIGUIAN

Le livre « ՎէպերVébèr – Romans » est paru en 2020 sous la direction de Krikor Beledian à Erevan, en arménien occidental, grâce à la collaboration de trois éditeurs Sarkis Khatchens – Printinfo – Antares, avec le soutien de la Fondation Gulbenkian. L’ouvrage rassemble en un volume les quatre romans écrits par Nigoghos Sarafian de 1929 à 1947 d’abord diffusés en feuilletons dans les journaux comme cela se fait encore. Ղուկաս այպանելին – Rougass aybanélin – La faute de Rougass dans Zvartnots, Paris 1929, Խարիսխէն հեռու – Khariskhen hérou – Loin de l’ancrage dans Hayrenik, Watertown Massachusetts 1932, Իշխանուհին – Ichkhanouhin – Princesse dans Amrots, Paris 1934, Մանուկ Դուինեան – Manoug Dvinian dans Nayiri, Beyrouth1948. Krikor Beledian signale qu’aucun manuscrit original n’a été retrouvé et que les textes sont une copie à peine corrigée des journaux cités. 

J’ai eu la chance qu’Arpi Totoyan accepte de me confier cet ouvrage pendant quelques années, elle m’avait déjà offert Լոյսի ցաւեր – Louyssi tsaver, un recueil de nouvelles que j’avais traduit en 2022 sous le titre Terres de Lumières. Je venais de terminer les premières maquettes de traduction en français de Princesse à partir de l’édition originale et de Manoug Dvinian édité en Arménie en 2020, seul, par Edit Print dans la collection Spiurk Madénachar, que j’avais trouvé par hasard en vente dans les locaux du journal Nor Haratch à Paris. Cela m’a permis de comparer ces éditions mais surtout de découvrir Rougass aybanélin – La faute de Rougass et Khariskhen hérou – Loin de l’ancrage. J’ai ainsi pu traduire la totalité de ce que Nigoghos Sarafian après maintes hésitations nommait ses romans.

En guise de préface, Krikor Beledian présente en « deux mots – Երկու խօսք» l’histoire de chaque parution avec des extraits de courriers entre Sarafian et ses éditeurs et de nombreux détails sur l’évolution des textes. À la fin de l’ouvrage il revient brièvement sur chaque roman séparément.

« Que les morts enterrent leurs morts… Moi je veux vivre… », dit Zarouhi dans Khariskhen hérou – Loin de l’ancrage. La formule a de quoi choquer moins de vingt ans après le génocide. Mais Zarouhi, épouse et mère de famille, revendique son émancipation et va lutter pour l’obtenir, même dans l’adversité. Ce thème, mené d’un bout à l’autre sous la plume d’un homme, est évidemment à contre-courant des codes de moralité des sociétés de l’époque. Ce roman est sans doute le plus abouti des tableaux de la diaspora parisienne que dépeint Sarafian. Au décours de l’histoire tragique d’une famille arménienne à Paris, plusieurs chapitres sont dédiés à la représentation des habitudes des intellectuels arméniens dans le quartier de Saint-Michel, un peu comme celle du petit peuple de Belleville que décrira Clément Lépidis des années plus tard dans « L’Arménien ». On y croise entre autres le personnage malsain d’un médecin, usurier, violeur et assassin qui tire toujours son épingle du jeu et fera fortune.

Le thème principal est l’évolution d’un couple en butte aux difficultés matérielles mais surtout à leurs conceptions diamétralement opposées de ce que devrait être leur nouvelle vie sur cette terre d’accueil qu’est Paris. À cela s’ajoute le scandale d’un ménage à trois au milieu d’une diaspora puritaine mais relativement solidaire. C’est encore l’une des bravades de Sarafian qui avait déjà abordé l’émancipation d’une adolescente et le piège de l’inceste dans son premier roman écrit à l’âge de 27 ans, juste après le grand succès obtenu par son recueil de poèmes, Անջրպետի մը գրաւումը – La conquête d’un espace, Paris 1928. Dans Rougass aybanélin – La faute de Rougass le personnage principal de Sarafian est jeune, indécis et naïf. Rougass est donc un homme jeune qui vit maritalement avec une femme dont le mari est parti en Amérique en installant ce jeune poète un peu rêveur à sa place. Le mari revient quelques années après au début du roman et les évènements qui suivent pouvaient effectivement perturber le lecteur. L’architecture du récit aussi pouvait lui déplaire par son originalité et sa modernité. L’histoire est en effet une suite de plans cinématographiques dans lesquels évoluent les personnages. Le roman passe d’un plan à l’autre et c’est ainsi que l’on voit l’histoire se dérouler. Sarafian en profite pour aborder la délicate posture de l’écrivain qui choisit de prendre sa communauté pour modèle en évoquant l’impasse qu’est le choix d’écrire uniquement pour cette communauté. Il évoque là son propre cas, lui dont toute la production littéraire sauf très rare exception fut toujours en arménien. Malgré une fin très plausible le roman se termine de manière assez ambigüe. Y avait-il une suite ? La publication de la revue Zvartnots s’interrompt brutalement avec ce dernier numéro. Et Sarafian toujours insatisfait, a lui-même détruit beaucoup de ses manuscrits.

Ces quatre romans sont parus sous forme de feuilletons dans des revues et des journaux arméniens, Rougass aybanélin – La faute de Rougass et Ichkhanouhin – Princesse en France, Khariskhen hérou – Loin de l’ancrage aux États-Unis et Manoug Dvinian au Liban. On imagine mal qu’un lecteur au Liban ait pu lire un feuilleton publié dans un journal américain (sauf peut-être Krikor Beledian et Harout Kurkdjian) et par conséquent la diffusion de l’œuvre romanesque de Sarafian n’a pas été à la hauteur de ses mérites. D’après Sarafian, dans un extrait que publie Krikor Beledian, il y avait certes des critiques en France dans le courrier des lecteurs mais autant d’encouragements.

Dès 1921, ses premiers poèmes sont publiés à l’instigation de son maitre au collège Guétronagan, Vahan Tékéyan. Devenu célèbre avec La conquête d’un espace en 1928, il parvient à obtenir les soutiens nécessaires pour que ses recueils de poésies deviennent des livres à part entière. Mais il n’en sera pas de même pour sa prose, passe encore dans un journal mais pas dans un livre… Car comme nous l’avons vu, dans ses romans il dérange, en adoptant à chaque fois un style différent qui déroute même les critiques littéraires et en abordant des thèmes épineux et inacceptables à l’époque qui sont pourtant entrés dans notre quotidien aujourd’hui. On dit que de sévères critiques écrites en 1946 par Hagop Ochagan, qui fut également son maître au collège, ont peut-être dissuadé Nigoghos Sarafian d’intégrer ses romans dans une liste qu’il fit de ses œuvres écrites.

Il insista pourtant de son vivant pour que Le Bois de Vincennes écrit en 1947 devienne un livre et non une suite d’épisodes sous forme de feuilleton. Ce qui fut fait en 1988, quarante ans après, grâce à Krikor Beledian. C’est la parution de Վէնսէնի անտառը – Le bois de Vincennes qui remis la prose de Sarafian sur la scène littéraire. L’excellente traduction en français d’Anahid Drézian fut éditée en 1993 par les éditions Parenthèses, inaugurant ainsi leur formidable collection Diasporales en français d’ouvrages arméniens. 

Cette poésie en prose ou prose poétique comme la qualifie Krikor Beledian est un chef-d’œuvre reconnu par tous. En français par sa poésie, avec entre les lignes des premières pages un hommage au Bateau ivre de Rimbaud et en arménien par la musicalité d’un texte ciselé comme une partition musicale dans ces mêmes pages.

Les intentions de Nigoghos Sarafian sont totalement différentes en ce qui concerne ses romans. Il adopte une écriture réaliste et sans concession, tout en considérant le contexte, pour dépeindre la société arménienne nouvellement arrivée en France dans l’entre-deux-guerres avec la plume d’un Flaubert ou d’un Zola, sans oublier un Kafka. Mais ses propos dérangent par leur réalisme sans fard et vont à l’encontre de la morale et des conceptions de l’époque. On dit que lui-même a fini par méjuger son travail, à mésestimer son style et il en a souffert. 

La réalité est à mon sens que comme souvent, il fut en avance sur son temps et de ce fait incompris. Il n’est pas exclu que l’immense écrivain qu’était Hagop Ochagan l’ait même un peu jalousé au point de le critiquer ouvertement d’avoir échoué dans l’écriture de tous ses romans et même de ses poésies.

Une longue étude de près de 300 pages sur l’œuvre littéraire de Sarafian a été publiée en Arménie en 2023 par Davit Mosinyan qui ne consacre qu’une vingtaine de pages aux quatre romans auquel il associe Լոյսի ցաւեր – Louyssi Tsaver. Il cite des passages du premier roman, Rougass aybanélin dans Vébèr où comme il est dit plus haut Sarafian aborde le statut d’écrivain en diaspora et sa propre condition. Mosinyan reprend les critiques de Paylag Sanassar cité par Beledian dans son introduction, qui fustige un « style décousu » dans l’écriture de Rougass aybanélin. Tous semblent d’accord pour affirmer que les romans de Sarafian sont moins bons que ceux de Vorpouni ou d’autres. On y retrouve aussi Ochagan dont on sait que les critiques étaient toujours mordantes et parfois injustifiées lorsqu’il ne s’agissait pas de son propre travail.

Le lecteur de 2020 n’a pourtant rien à voir avec ceux des années 1920. La vie, le statut des femmes et de la jeunesse dans la société ont évolué, du moins en Europe et ce qui était vécu à l’époque comme des outrances pour ne pas dire des outrages à la bienséance sont aujourd’hui des thèmes abordés quotidiennement. À l’inverse, les diasporas arméniennes sont aujourd’hui dans la même situation de désarroi voire d’opposition interne quant aux rapports avec la mère patrie, que dans les romans de Sarafian. Il est même surprenant de constater à quel point les similitudes sont flagrantes avec ce qui avait pourtant opposés les lecteurs de l’époque entre eux. Rien que pour cette raison ces quatre romans méritent d’être enfin lus aujourd’hui.

Son dernier roman, Մանուկ Դուինեան – Mаnoug Dvinian écrit de manière toujours très réaliste parle d’un Arménien qui a « réussi dans la vie », mais se retrouve malade et en fin de carrière. On y découvre les affres de quelqu’un qui s’est coupé de ses compatriotes et ne tient plus à ses attaches. Peu à peu la maladie et la mort s’insinuent dans son esprit et alors débute un terrible combat intérieur. Le lecteur y est entraîné dans une atmosphère proprement kafkaïenne pour retrouver à la fin la poésie naturelle de Sarafian. Celui-ci en profite là encore pour égratigner une médecine mercantile et incapable. Il parle aussi sans équivoque de l’appartenance de son personnage à une société secrète qui contribue sans doute à son ascension mais l’abandonne lorsque son destin s’obscurcit. On y retrouve des descriptions vivantes et variées d’Arméniens en exil que l’ont pourrait encore croiser aujourd’hui. Élément intéressant, Krikor Beledian donne un extrait de la lettre à Sarafian du grand écrivain et directeur du journal Nayiri à Beyrouth, Antranig Dzaroukian qui dit avoir beaucoup aimé personnellement le feuilleton Մանուկ Դուինեան – Manoug Dvinian que ses lecteurs sont en train de lire dans son journal, mais il s’excuse finalement de ne pas le publier sous forme d’un livre comme cela était convenu, pour des « raisons techniques » qui poseraient problème en librairie. Cela semble n’être qu’un prétexte, mais le livre ne vit pas le jour.

Si l’on aurait pu tirer un film du premier roman Rougass aybanélin- La faute de Rougass avec ses chapitres aux allures de plans de tournages, Ichkhanouhin – Princesse aurait dû inspirer une pièce de théâtre. C’est un beau roman, court et intense qui aborde la passion, le sexe et le crime en respectant plus ou moins l’unité d’action du théâtre classique. Ce roman fut le seul à être concrétisé en un livre publié à compte d’auteur avec peut-être un soutien de donateur en 1934. Il eut un véritable succès d’estime à l’époque mais fut le seul roman de Sarafian dont on connaissait le titre jusqu’à présent car les autres sont restés dans les archives des journaux qui les avaient diffusés en France, en Amérique et au Liban.

Autant les articles de Sarafian paraissaient régulièrement dans les journaux de nombreux pays, autant l’existence de ses romans est restée confidentielle. C’est la différence entre Nigoghos Sarafian, poète reconnu dès son jeune âge, mais romancier ignoré et Chahan Chahnour dont le roman Նահանջը առանց երգի – Nahantche arants yerki – La retraite sans fanfare parut également sous forme de feuilleton en 1929 dans le quotidien Haratch qui lui, le publia rapidement, malgré certaines critiques dissonantes aussi, dans un recueil, en trouvant un donateur. Ce roman fut considéré comme le chef-d’œuvre de la littérature diasporique. Le monde littéraire ouvrit grandes ses portes à Chahnour dont le succès fut fulgurant. 

Du reste, Nigoghos Sarafian était lui-même plus attaché à voir ses poèmes publiés et son succès fut tout aussi retentissant mais seulement dans la sphère littéraire arménienne puisque même s’il maitrisait lui aussi très bien le français et la littérature française, il n’écrivait qu’en arménien. Et c’est donc la parution en 1988 d’une suite de nouvelles dans Վէնսէնի անտառը − Le bois de Vincennes et plus tard sa traduction qui le fit mieux connaitre en France en remettant la prose de Sarafian sur la scène littéraire.

Reste que Վէպեր – Vébèr – Romans, ce livre regroupant quatre romans, portrait passionnant de la diaspora arménienne de la première moitié du vingtième siècle, n’est pratiquement pas diffusé en France. Je ne l’ai d’ailleurs jamais vu en vente même dans les nombreux Salons du livre arménien ces dernières années. Sinon je l’aurais acheté ! L’obstacle de la langue est évident et malgré les efforts inlassables d’institutions comme l’INALCO et Zarmanazan, l’arménien occidental semble en perte de vitesse. Cela est frappant sur les stands des Salons du livre où domine le français à présent.

Il reste encore à rendre hommage à Krikor Beledian et saluer sa persévérance pour avoir, tout en menant une carrière d’écrivain prolifique et brillante, fait plus que respecter le vœu de Nigoghos Sarafian en publiant le recueil de nouvelles Le bois de Vincennes en 1988 (dans lequel il reste encore beaucoup de nouvelles à traduire) mais aussi Louyssi tsaver en 2000 et enfin Vébèr en 2020.

A. D.