LIVRES – Sorcières !
Sorcières !
Sous la direction scientifique de Krystel Gualdé
Les Éditions du Château des ducs de Bretagne, Diffusion P.U.R., 2026,
398 pp., 39,50€
Ce riche volume, magnifiquement illustré, a été réalisé à l’occasion de l’exposition « Sorcières » qui se tient au Musée d’histoire de Nantes jusqu’au 28 juin 2026. Étudier l’histoire des sorcières permet de s’interroger sur les puissances invisibles de nos imaginaires et de comprendre une partie de l’histoire des femmes et du féminisme, comme le signale Krystel Gualdé dans sa présentation. De fait, l’image négative de la sorcière liée au diable et volant la nuit sur un balai pour rejoindre le sabbat, s’est renversée au XIXe et au XXe siècle en une « allégorie de la révolte contre l’ordre patriarcal », remarque Andreea Marculescu qui mentionne l’organisation WITCH. Un tournant s’est opéré en 1862, lorsqu’a paru le livre terrible et scandaleux de Jules Michelet, La Sorcière, ouvrant la voie au courant de révolte ayant abouti à #MeToo. Ainsi que le relève Paule Petitier, spécialiste et éditrice des œuvres de Michelet : « c’est parce que les sorcières maintenaient vivante la culture du peuple qu’elles furent la révolution avant la Révolution ». Aussi trouve-t-on aujourd’hui des écoféministes et des féministes revendiquant leur statut de sorcières en s’affichant comme « professionnelles » sur les réseaux sociaux afin d’engendrer une communauté. En témoigne l’intéressante enquête menée par Zoé Théval. Pour l’autrice, la « profondeur historique et la charge affective » du mot ‘sorcière’ confèrent « une aura dont les effets sur l’autre, et puis sur soi, sont mesurables ».
Dans l’Antiquité, l’on se réfère – positivement et avec un respect mêlé de crainte – aux magiciennes et aux mages. Elles sont belles, ont des connaissances thérapeutiques, ils sont sages et savants. Thomas Galoppin s’intéresse aux malédictions et tablettes magiques de l’Antiquité gréco-romaine, en tenant compte des influences égyptiennes et mésopotamiennes. Les magiciennes comme Circé ou Médée, appartiennent au monde polythéiste, sans diable, elles entrent en contact avec les divinités souterraines et la lune. Les noms écrits sur les tablettes ne visent pas à signifier mais bien à « porter un pouvoir divin », affirme Galoppin qui relève la dimension politique et juridique de la divination et l’aspect positif ou négatif, selon les auteurs et les contextes, de ce qu’est la pratique magique. Le ‘magos’ perse est un prêtre, un sage, mais le magicien, chez Pline n’est plus qu’un charlatan. Julien Véronèse se penche sur les traités de « nigromancie » visant à conjurer les démons, comme la Clavicula Solomonis. Ces textes qui ont occupé une place centrale à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, loin d’instituer un pacte avec les démons, « se conçoivent au contraire comme des savoirs d’origine divine, des secrets » qui donnent au maître magicien un pouvoir spirituel (lier/délier) semblable à celui du prêtre, il agit avec la permission de Dieu pour assujettir les démons. Dans le même ordre d’idée, convient-il de distinguer possession et sorcellerie, comme le propose Thibaut Maus de Rolley. C’est à la création du diable comme l’un des « phénomènes majeurs de l’Occident latin » que s’intéresse Maxime Gelly-Perbellini. Partant du glissement du « satan » (adversaire) hébraïque au « diabolos » (calomniateur) grec, il répertorie tous les termes qui qualifient le diable et les démons, lesquels deviennent, avec les Pères de l’Eglise, des « anges déchus ».
La sorcière est propre au monde chrétien, sa présence et sa persécution ont principalement marqué l’axe rhénan. Ludovic Viallet retrace le contexte historique (le Schisme 1378-1417) qui a engendré une réaction de l’Église catholique romaine pour se défendre contre la menace d’un pacte satanique et souligne comment les effets du sentiment de « forteresse assiégée » ont pu servir à justifier une répression dont la dureté dans les degrés d’atrocités varie selon les lieux géographiques. Le domaine juridique, central dans l’étude des sorciers et sorcières, est abordé par Franck Mercier qui note le durcissement de la répression envers la sorcellerie considérée comme « la plus grande de toutes les rébellions » et qui dépend alors des juridictions tant ecclésiastiques que séculières. Il n’y avait donc pas que l’Inquisition, ainsi que le démontre Sylvain Parent dans son étude des procès inquisitoriaux.
Plusieurs auteurs abordent les traditions régionales, tels Eva Guillorel (la traditon orale en Bretagne), David Lecoeur (réémergence des pratiques relevant de la pensée magique en Normandie), Morgan Le Leuch (le cas de Cécile Mazureau, « la vierge noire » à Nantes au XIXe s.) et Krystel Gualdé (le Wicca, religion néo-païenne née au XXe siècle et implantée aux Etats-Unis, mêlant féminin sacré et souffle de la Terre). Regardant du côté de Paris, Maryse Simon examine le rôle central du Parlement en se basant sur les « registres d’écrou de la prison de la Conciergerie ». Elle met en évidence le rôle important de l’Université à Paris et l’influence de la faculté de médecine qui contribue à « dédiaboliser » les affaires de sorcellerie. A l’encontre des démonologues affirmant la réalité de la sorcellerie, il existera des médecins, comme le néerlandais Johan Weyer pour prendre la défense de ces femmes pauvres et isolées, simplement aliénées. Maryse Simon constate, d’une part, l’entrelacement de l’argent, du sexe et de la santé dans les affaires de sorcellerie, et d’autre part, la présence de capacités juridiques et de droits de la défense. En opposition aux accusations d’actes monstrueux et de possession, une « prudence juridique et une rigueur intellectuelle » ont bien été appliquées dans le traitement des faits diaboliques, affirme de son côté, Marculescu. A quoi Maxime Gelly-Perbelleni ajoute le recours au pardon et à la grâce intrinsèques à la représentation du pouvoir royal.
Dans une perspective historique plus élargie, Michel Porret rattache la traque des sorcières à l’essor de l’État moderne, alors que Jacob Rogozinski la regarde sous l’angle du complotisme qui a toujours servi à justifier les persécutions de communautés au cours de l’histoire.
Qui dit sorcière, dit sabbat, thème sexuellement connoté sur lequel se penchent différents auteurs comme Fabien Lacouture, Julien Véronèse et Franck Mercier. Martine Ostorero examine quant à elle les descriptions exemplaires d’un imaginaire du sabbat des sorciers que fournissent les « vingt-sept procès de sorcellerie intentés par un tribunal d’Inquisition » entre 1438 et 1528 dans les archives du canton de Vaud (haut lieu de la sorcellerie). L’apparence esthétique et la séparation des genres ne sont pas en reste. La vielle femme (laide) et l’homme âgé (sage) ne bénéficient pas des mêmes traitements au cours de l’histoire, comme le montre Fabien Lacouture qui met en évidence la complicité entre une représentation médicale (la stérilité) et esthétique du corps chez la femme âgée. Alors que les magiciennes ont pu sembler aussi belles que mystérieuses – (elles inspireront les peintres de la seconde vague préraphaélite de la fin du XIXe siècle, comme nous le décrit Aurélie Petiot pour qui ces sorcières représentent une figure de l’indépendance intellectuelle) – la vieille femme laide et ridée constitue l’image par excellence de la sorcière maléfique (Dürer, Shakespeare). Si la mise en scène de la magicienne et de la sorcière semble bien connue dans la peinture du nord, elle n’en existe pas moins dans l’italienne, comme en témoigne l’étude de Pierre Tchekhoff qui repère, dans les nombreuses œuvres citées, les « interactions » entre différentes sources (figures héritées de la littérature classique, poésie humaniste, motifs démonologiques empruntés à la « magie savante » laquelle expérimente par ailleurs la « magie amoureuse »). La sorcière détient souvent un rôle socioculturel positif auprès des familles populaires, soutient Robert Muchembled qui relie la dénonciation de la sorcière avec le démantèlement du tissu social car « la sorcellerie populaire fonctionne comme un système socioculturel producteur d’une méthode de survie et de lutte contre l’angoisse ». Si la voie libératrice percée par la sorcière a été étouffée au XXe siècle par les médias et les séries télévisées qui ont cherché à la confiner dans le rôle traditionnel de la ménagère, il en est allé bien différemment au cinéma, ainsi que le révèle Erwan Cadoret, filmographie à l’appui.
Cet ouvrage foisonnant confirmera une fois de plus l’actualité de Michelet pour qui, écrit Paule Petitier, la sorcière « manifeste la pulsion de résistance, toujours renaissante, de la vie, c’est-à-dire de l’inventivité et de la liberté ».
Chakè MATOSSIAN ■
