Deux orientalistes à l’aube du XIXe siècle
Lettres écrites entre 1859 et 1869, de Victor Langlois à Marie-Félicité Brosset
Béatrice Krikorian et Jean-Pierre Kibarian présentent la correspondance inédite de Victor Langlois (1829-1869) adressée à Marie-Félicité Brosset (1802-1880), son confrère de Saint-Pétersbourg.
Le vendredi 30 janvier, au siège de l’UCFAF, a eu lieu la présentation-dédicace du livre « Deux orientalistes à l’aube du XIXe siècle. Lettres écrites entre 1859 et 1869, de Victor Langlois à Marie-Félicité Brosset » de Béatrice Krikorian et Jean-Pierre Kibarian (Edition Société Bibliophilique Ani).

Ce corpus composé de 138 lettres, de juillet 1859 à janvier 1869, constitue une source nouvelle pour appréhender l’histoire de l’arménologie. Les deux auteurs présentent cette correspondance inédite et fondamentale entre deux érudits orientalistes français du XIXe siècle : Victor Langlois et Marie-Félicité Brosset. Tous deux s’inscrivent dans la lignée des grands arménologues français, tels qu’Antoine Jean Saint-Martin, Paul-Emile Le Vaillant de Florival… et plus près de nous Jean-Pierre Mahé. Le XIXe siècle était une période d’essor pour l’orientalisme, où la collecte de matériaux — manuscrits, archives, objets — et l’étude des civilisations étaient intenses, parfois animée par des motivations politiques. Il s’agit d’une correspondance à la fois professionnelle, intellectuelle et personnelle, révélant une grande affection mutuelle. Langlois considérait Brosset comme un « père ». De multiples thèmes y sont abordés, depuis des discussions techniques sur la numismatique jusqu’aux grands enjeux de l’orientalisme. Cet échange se caractérise par l’entraide, le partage de livres, d’informations et de documents de toutes sortes. Langlois publiait systématiquement dans des revues savantes les notices sur les ouvrages de Brosset ; ils se corrigeaient mutuellement leurs travaux et ont collaboré à des éditions, notamment une série consacrée aux Historiens anciens et modernes de l’Arménie (1867-1869).

Outre les informations professionnelles, cette correspondance comporte également des références relatives aux voyages de Langlois en Cilicie, ainsi que des commentaires sur la situation des Arméniens dans l’Empire ottoman. Leurs relations avec les pères Mékhitaristes de Venise méritent également attention : les deux hommes étaient en contact régulier avec ce centre culturel majeur, grâce auquel ils ont publié plusieurs livres.
Le titre de l’ouvrage, Lettres de Langlois à Marie-Félicité Brosset, indique clairement qu’il s’agit principalement des lettres envoyées par Langlois depuis Paris à Brosset à Saint-Pétersbourg. Bien que les lettres de Brosset soient manquantes, ses questions transparaissent en filigrane dans les réponses de Langlois, témoignant d’un véritable dialogue. La collection, couvrant une décennie, contient 138 lettres de formats et de longueurs variés. Elle révèle l’existence d’un vaste réseau international de savants au XIXe siècle, témoignant d’une communication intense malgré l’absence de tout moyen moderne, et révélant amitiés, rivalités et anecdotes sur la vie savante — comme l’histoire tragique d’Antoine Florent de Gilles qui occupait une place éminente au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg.
Langlois fut envoyé en mission en Cilicie au début de sa carrière durant les années 1852-1853 ce qui lui permit de se familiariser avec le terrain. Initialement formé aux études latines, il choisit ensuite de se consacrer aux langues orientales, dont l’arménien. Il apprit cette langue à l’École des langues orientales, après son passage par l’École des Chartes. Il fut membre de diverses associations savantes, telles que l’Académie des sciences de Turin ou la Société asiatique. Il est notamment rédacteur en chef de la Revue de l’Orient, de l’Algérie et des colonies. Il est reconnu pour son travail sur Magistros, traduit des textes arméniens anciens — dont des chroniques relatives aux Roupéniens — et publié des ouvrages sur la numismatique géorgienne et arménienne. Sa mission dans l’Empire ottoman lui inspira son Voyage en Cilicie, depuis réimprimé à la demande par la Bibliothèque nationale de France et les éditions Hachette (cf. https://www.hachettebnf.fr/limpression-la-demande)
Le terme « orientaliste » fait l’objet d’une discussion. Certains grands érudits, comme William Jones, lui préféraient l’expression « monde asiatique », estimant qu’« orientaliste » portait des connotations colonialistes. Les expéditions napoléoniennes en Égypte, auxquelles participèrent des savants comme Volney, illustrent cette dimension politique de la recherche à l’époque.
Ce lot de lettres inédites a été découvert par Jean-Pierre Kibarian, il y a environ trente ans, chez un libraire de livres anciens. L’objectif des deux chercheurs est de diffuser ce corpus pour éclairer les lecteurs intéressés sur cette tranche de vie du monde orientaliste.
L’écriture de Langlois était rapide, rendant la lecture ardue. La correspondance est de surcroît parsemée de mots et de phrases en caractères grecs, arméniens, russes, géorgiens anciens et arabes, ce qui a posé des problèmes techniques pour la transcription et l’impression, notamment en matière de compatibilité des polices.
Les lettres originales ont été numérisées et seront mises en ligne sur un site dédié, à destination des chercheurs et universitaires, en complément de la transcription papier. Les originaux sont préservés. L’ouvrage est tiré à nombre limité d’exemplaires, destiné à un public de spécialistes en orientalisme plutôt qu’au grand public, en raison de sa nature pointue et de ses coûts de production élevés — traductions, relectures, papier de qualité…
Deux notices biographiques pour situer les protagonistes


Victor Langlois (1829-1869), vivant à Paris, décédé à quarante ans, était un savant orientaliste expert en numismatique et en études arméniennes. Il est considéré comme un pionnier et fut notamment le premier à étudier et à traduire les lettres de l’historien arménien du XIIe siècle Grégoire Magistros.
Marie-Félicité Brosset (1802-1880), basé à Saint-Pétersbourg où il était conservateur à l’Académie impériale de Saint-Pétersbourg, était un expert reconnu en numismatique, en études arméniennes et, surtout, en études géorgiennes.
Parutions aux Éditions Société Bibliophilique Ani
Jean-Pierre Kibarian est le petit-fils du grand patriote Vramchabouh Kibarian d’Artchouguentz le premier archevêque des Arméniens de Paris et de Belgique. Passionné de livres et de culture, il anime un salon du livre ancien à Radio-France de 1992 à 2004, puis au Manège Royal de St Germain -en-Laye et enfin dans la plus grande salle municipale de Paris jusqu’en 2022. Il fonde en 2001 la Société bibliophilique qui a pour vocation de faire connaître à un public non arménophone des textes majeurs relatifs à l’histoire de l’Arménie : récits de voyage, études, roman parus initialement en arménien ou en russe entre la fin du XIXe siècle et les premières décennies du XXe. Chaque ouvrage est enrichi d’une abondante iconographie.
Ouvrages parus par ordre chronologique décroissant :
• Jean-Pierre Kibarian, Béatrice Krikorian, Deux orientalistes au cœur du XIXe siècle : lettres écrites entre 1859 et 1869 de Victor Langlois à Marie-Félicité Brosset, 2025, 250 p.
• Arpiar Arpiarian, Hervé Georgelin (trad.), Rouge offrande. (Suivi de) Le Gharib derder Vramchabouh Kibarian par Jean-Pierre Kibarian, 2020,
• Antranik Yeritsian, Jean-Pierre Kibarian (trad. et préf.), Erwan Kerival (préf.) – Carnets de voyage chez les Kizilbaches et les Mirakian en 1888 et 1895, 2017, 251 p.
• A-DO ( Hovhannès Ter Martirossian ), Alice Keghelian (trad.), Van 1915 – Les grands événements du Vaspourakan, 2015, 380 p.
• Manuel Mirakhorian, Jean-Pierre Kibarian (dir.), Voyage descriptif dans les provinces arméniennes de la Turquie orientale en 1882, 2013, 684 p.
• Nicolas Marr, Aïda Tcharkhtchian (trad.), ANI, rêve d’Arménie, Paris, Anagramme, Société bibliophilique Ani, 2001, 244 p.
En préparation : Aram Haigaz, Shant Marjanian (trad.), Jean-Pierre Kibarian (dir.), L’autodéfense de Chabin-Karahissar en 1915. ■
