Livres : Vérité et interprétation

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Luigi Pareyson

Vérité et interprétation

(Trad. de l’italien par Jacques Vappereau)

Préface d’Arnaud Clément  

Post-face « Éloge de Luigi Pareyson » de Xavier Tilliette

Éditions Conférence, 2026, 

251 pp., 25,00€

Luigi Pareyson (1918-1991) est un philosophe italien majeur, qu’Umberto Eco et Gianni Vattimo auront eu comme maître. L’hommage que lui avait rendu son ami  Xavier Tilliette (1921-2018), publié à la fin de ce volume, donne au lecteur une image de cet homme exigeant, à la fois autoritaire et généreux, au caractère difficile. Tilliette ne s’arrête pas au portrait de l’homme, il regarde aussi de façon critique le parcours philosophique de Pareyson, les questions qu’il suscite dans ses rapports avec l’existentialisme, l’herméneutique, la foi ; des questions qui demeurent ouvertes.  Pareyson occupe une place importante dans le champ de l’esthétique et de l’herméneutique (théorie de l’interprétation), il a étudié les auteurs de l’idéalisme allemand, notamment Fichte et Schelling. Il a connu Jaspers, a médité de façon critique l’ontologie négative de Heidegger. Dans Vérité et interprétation, il analyse la façon dont la philosophie est envahie par la religion, la science, l’idéologie, la technique ou l’art qui veulent s’y substituer. Il importe dès lors de comprendre ce qu’est la philosophie qui se démarque nécessairement de tous ces domaines en ce qu’elle et elle seule touche à la vérité. Pareyson revendique « l’ardu » et il ne manque pas de signaler que ses écrits demandent au lecteur du temps et de la méditation. 

Dans Vérité et interprétation, Pareyson défend donc la philosophie (métaphysique) contre « l’envahissement toujours plus tyrannique de la science, de la religion et de la politique », en lui rendant son « principe naturel, qui est la vérité ». La vérité « ne peut être entendue dans un sens objectif » car elle « n’est pas l’objet de la pensée » mais bien son principe, elle n’est pas davantage le « contenu » de la pensée mais bien « la source des contenus », la source « des plus hautes activités humaines » (art, philosophie, religion, éthique). 

Si certaines philosophies expriment leur époque (Pareyson y reviendra dans sa critique serrée et pointue de l’idéologie), d’autres en revanche sont « révélatoires » et échappent, de ce fait à l’historicisme qui « tend à les vider de la vérité », laquelle n’est accessible que « par un rapport personnel insubstituable » à la fois unique et multiple, puisque chacun dira (exprimera) la même chose (la vérité qui est unique) mais d’une façon qui lui est propre. Cet accès personnel à la vérité – (qui ne signifie évidemment pas que la vérité est subjective !) – s’inscrit dans la temporalité, dans une « situation » définie par l’auteur comme « ouverture historique à la vérité intemporelle ». Contre le « mysticisme de l’ineffable », il prône l’ontologie de l’inépuisable. L’union entre révélatoire (perspective singulière) et expression (situation historique) entraîne Pareyson à proposer le concept d’interprétation « dans lequel se réalise la solidarité originaire de l’homme avec la vérité ».  Il relie l’interprétation à la « tradition », terme qui signifie pour lui « l’appel à retourner à l’origine et la récupération de la dimension ontologique du temps », soit un passé comme approche de l’être et non comme temps écoulé. L’interprétation est pour lui « contemplative », ce qui ne veut pas dire « inerte », bien au contraire, dès lors qu’elle incarne, dans des formes toujours nouvelles, la vérité qui les suscite et les transcende. 

La distinction entre les philosophies qui ne font qu’exprimer leur époque et la philosophie révélatoire, permet à Pareyson de classer les premières, prisonnières de la situation, avec l’idéologie, l’historicisme et le pragmatisme qui ne font qu’assujettir la philosophie et n’ont dès lors rien à voir avec la « pensée authentiquement philosophique » dont la tâche consiste à révéler la vérité. L’historicité ne fait que vider « la pensée de ce qui la constitue en tant que pensée, c’est-à-dire son rapport à la vérité », elle abandonne la raison à la discursivité en « la dépouillant de sa portée ontologique » et la prépare ainsi à « la complète pragmatisation », à sa substitution par l’efficience. Loin de se complaire dans une opposition entre théorie et praxis, Pareyson les réunit dans leur unité native qu’est la vérité.

L’aspect historique de la pensée philosophique s’avère inséparable de l’aspect révélatoire, car la situation historique est l’unique voie dont l’homme dispose pour accéder à la vérité à travers un rapport personnel qui n’est absolument pas substituable.  Ainsi, la formulation de cette ouverture historique à la vérité intemporelle est-elle, nécessairement, une interprétation.

S’appuyant sur Schelling, Pareyson refuse deux modes d’approche de la vérité, celui  du non-savoir plongeant la vérité dans l’obscurité de l’inaccessible et de l’ineffable, et celui du savoir absolu (Hegel) qui pense la vérité comme un résultat, un aboutissement. Or, « la vérité n’est pas l’objet, mais l’origine du discours philosophique », elle n’est pas objet d’un discours mais source du discours philosophique. Contre l’envahissement autoritaire de la philosophie par l’idéologie, la religion ou la science et la technique, Pareyson soutient qu’un discours « ne demeure au niveau philosophique » qu’à la condition de garder « les caractères d’inépuisabilité ». L’idéologie déloge la « personne », la transforme en « particulier » qu’elle enferme dans sa particularité sans lien aucun avec une totalité. Dès lors, écrit Pareyson, « sans la pensée révélatoire, et avec la seule pensée idéologique, la politique est abandonnée à la lutte plus ou moins ouverte des intérêts […] : en un mot, le lien entre la morale et la politique est brisé, lien qui plus que tout autre est précaire, incertain et instable, mais qu’il serait bestial de supprimer totalement ». Pareyson libère l’engagement politique de tout asservissement à l’idéologie et, loin de nier l’action ou de l’opposer à la pensée, il les unit dans la fidélité à la vérité. Cette fidélité est difficile à maintenir, avertit Pareyson, car il est difficile d’échapper à « l’oubli de l’être » et à la « technicisation de la pensée ». L’action ne ressortit pas à l’application de la philosophie – ce qui serait une soumission à la philosophie devenue alors absolutiste et, du même coup, non philosophique – car la dimension révélatoire existe également dans l’action : « il y a une vérité aussi dans l’action en tant que telle, et il s’agit de la récupérer et de la réaffirmer ».  Car l’action modifie les situations et donc « les conditions dans lesquelles s’exerce la pensée révélatoire », c’est-à-dire les voies d’accès à la vérité qu’il incombe à l’action d’engendrer à son tour (il ne saurait donc y avoir d’immobilisme métaphysique chez Pareyson). 

En plus de la religion, de la science et de la politique, Pareyson inclut « une exagération artificieuse de l’art » parmi les « envahisseurs » de la philosophie. Listant les substitutions à l’œuvre sans sa contemporanéité, l’auteur affirme que « l’art et la politique, formes typiques de non-philosophie, dont devenus des substituts de la philosophie ». Prétendant embrasser la plénitude de la vie, l’art se serait vidé jusqu’à devenir simple expérimentation et la philosophie, de son côté, ce serait également vidée par une critique destructive qu’elle a elle-même soutenue. 

Pareyson réfléchit à la question importante du rapport de la philosophie au langage qui, selon lui, ne doit pas se limiter « à signifier ce dont il parle, mais qui alors qu’il parle de quelque chose de déterminé, dise toujours aussi quelque chose de plus ». En conséquence, la philosophie analytique réalise-t-elle selon lui « la suppression même de la philosophie », tout comme peut le faire le sens commun qui n’est cependant pas à dénigrer. De fait, se référant à Giambattista Vico (1668-1744), auteur de la Scienza Nuova admirée et traduite en français en 1827 par Michelet, Pareyson voit en le sens commun, d’une part « l’universalité concrète » de la présence de la raison en tous les hommes et, d’autre part, l’incarnation des semences de la vérité (l’ouverture ontologique originaire) qu’il revient à la philosophie d’approfondir.  Proche d’un Pascal, Pareyson demande aux philosophes de parcourir la connaissance afin de revenir savamment « à cette ignorance chargée de savoir d’où ils étaient partis ».  Pour Pareyson, comme pour Pascal qu’il cite alors intégralement, rien de pire que les demi-savants : « Entre deux extrémités se trouvent ceux qui sont sortis de l’ignorance naturelle, mais n’ont pu arriver à l’autre : ils ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là jugent mal de tout et troublent le monde ». Pascal et Pareyson suivent ainsi Socrate qui, dans le Phèdre (275b) [1] considérait l’invention de l’écriture comme une technique engendrant des pseudo-savants « insupportables dans le commerce de la vie ».  Il en va de même chez Pareyson pour qui l’efficacité des techniques de persuasion tend à nous faire croire qu’ une réaction est une pensée.     

Chakè MATOSSIAN

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[1] Platon, Phèdre, 275 b (trad. Victor Cousin) : « car lorsqu’ils auront lu beaucoup de choses sans maîtres, ils se croiront de nombreuses connaissances, tout ignorants qu’ils seront pour la plupart, et la fausse opinion qu’ils auront de leur science les rendra insupportables dans le commerce de la vie ».  https://remacle.org