Les intérêts de l’Arménie et de l’Église apostolique arménienne

Editorial

Les conséquences de la guerre de 2020 continuent de tourmenter le monde arménien — Arménie et Diaspora. L’une des manifestations les plus aiguës en est l’implication de l’Église dans les processus politiques, provoquée par les cercles pro-russes en Arménie et à l’étranger. Ce processus a pris un tour particulièrement aigu avec la campagne lancée par Bagrat Galstanyan en 2024, laquelle a débuté à Tavush lors des premiers jours de la délimitation frontalière, puis a atteint la capitale Erevan exigeant la démission du Premier ministre. Le processus s’est poursuivi sous la bannière du « Combat sacré », sans être condamné par la maison-mère, le Saint Siège qui s’est contenté de prendre la décision de geler les fonctions de l’archevêque Bagrat.

C’est à partir de ce moment que s’est amorcée la lourde démarche anticonstitutionnelle consistant à permettre aux ecclésiastiques de s’engager en politique, à laquelle a répondu le système judiciaire de l’État par des poursuites fondées sur des accusations d’atteinte à la sécurité nationale contre les ecclésiastiques de haut rang. La lutte était purement politique, et elle le demeure pour la direction de l’État arménien, tant que le Conseil spirituel suprême de l’Église apostolique arménienne n’aura pas condamné l’initiative de ces ecclésiastiques de haut rang de s’engager en politique. Quant aux ecclésiastiques, les accusations du parquet à leur encontre sont dénoncées comme une ingérence du gouvernement dans la vie interne de l’Église.

Malheureusement, les relations entre l’Église et l’État se sont considérablement détériorées ces derniers temps, au point que le Catholicos a décidé, pour la première fois depuis l’indépendance de l’Arménie, de convoquer une Assemblée épiscopale non seulement en dehors du Saint Siège d’Etchmiadzine, centre spirituel de l’Église apostolique arménienne, mais dans un pays étranger — l’Autriche.

Le conflit Église-État a changé de visage pour devenir également un conflit intra-ecclésiastique, avec le lancement d’un mouvement de réforme par dix archevêques et évêques de l’Église apostolique arménienne, ainsi qu’avec la rébellion d’une partie du clergé paroissial. Le Saint Siège se trouve dans une situation difficile : il ignore les graves accusations portées contre des ecclésiastiques de l’Église apostolique arménienne, de haut rang, condamnés pour violation du célibat et d’autres règles canoniques internes — accusations qui touchent également le Catholicos lui-même. L’Église a décidé de se présenter devant la société arménienne, la communauté internationale et ses organisations dans le rôle de victime persécutée.

Huit personnalités éminentes de la diaspora arménienne, jouissant d’une renommée internationale à l’instar de Noubar Afeyan, ont condamné les obstacles judiciaires, administratifs et juridiques imposés par le gouvernement arménien aux ecclésiastiques arméniens, à qui l’on a interdit de quitter le pays pour participer à l’Assemblée épiscopale de l’Église apostolique arménienne à Vienne, les 17-19 février.

Tout en respectant les arguments avancés dans l’appel de ces huit personnalités diasporiques en défense de l’Église apostolique arménienne et du Catholicos, nous trouvons regrettable le passage suivant de leur déclaration : « En tant que citoyens des États-Unis et de nombreux autres pays, les Arméniens de la diaspora sont dans l’obligation de solliciter le soutien de leurs gouvernements respectifs — y compris des solutions politiques et, si nécessaire, des actions juridiques — afin de défendre nos droits religieux. »

Quelles que soient les causes de la confrontation actuelle, aussi condamnable que soit l’implication de l’État dans les affaires internes de l’Église, tout comme l’engagement de l’Église dans la politique, l’ingérence de pays étrangers dans les affaires intérieures de l’Arménie est tout aussi condamnable — même dans le cas d’un conflit État-Église — et plus encore lorsque cette ingérence a lieu à l’instigation des Arméniens de la diaspora. Le peuple arménien doit avoir la maturité nécessaire pour résoudre ses questions nationales en interne. Les États étrangers saisiront toujours l’occasion d’exploiter les contradictions internes des Arméniens pour servir leurs propres intérêts.

Aussi épineuses que soient les questions, sur le front intra-arménien il faut privilégier le dialogue comme principal moyen de les résoudre.

J. Tch.