De l’émotionnel au réalisme
La métamorphose de l’électorat du pouvoir
L’analyse historico-politique qui suit est signée Anouchavan Barseghian. Ancien conseiller à l’ambassade d’Arménie en France (2018-2022) et ex-expert de la fondation scientifique et éducative « Noravank », il est l’auteur de quatre articles scientifiques consacrés à la politique régionale : « Nouveau Lausanne, ou nouvelle Turquie » concernant le processus de réconciliation turco-kurde (publié sous forme abrégée dans l’hebdomadaire Agos), « Le soft power azerbaïdjanais en Géorgie », « Les centres d’analyse d’Azerbaïdjan » et « La politique de l’Azerbaïdjan dans le domaine de l’expertise ».
Anouchavan Barseghian a initialement publié ce texte en arménien sur sa page Facebook. Nous le reproduisons ici dans son intégralité, traduit en français :
« Contrat civil » : De l’euphorie révolutionnaire au pragmatisme politique
En 2018, l’alliance « Mon Pas », formée autour du parti « Contrat civil » (CC), a obtenu 884 456 voix lors des élections législatives anticipées, soit environ 70,44 % des suffrages exprimés. Ce scrutin ne s’apparentait pas à un soutien partisan ordinaire : il s’agissait avant tout d’un mandat émotionnel et révolutionnaire, traduisant une vague de confiance publique massive envers la nouvelle équipe dirigeante — et particulièrement son leader Nikol Pachinian — couplée à un rejet catégorique de l’ancien système. L’année 2018 peut être considérée comme l’apogée de la victoire politique du CC : les citoyens ne votaient pas seulement pour un gouvernement concret, mais pour l’éviction définitive de l’ancien régime. C’est pourquoi ces 70 % doivent être perçus, non pas comme un noyau électoral ou idéologique stable, mais comme une alliance révolutionnaire très large, regroupant des strates politiquement très hétéroclites.
En 2021, le « Contrat civil » a recueilli 688 761 voix, soit 53,91 %. Cette élection revêtait déjà une tout autre nature. Organisée au lendemain de la guerre de 44 jours, elle s’est imposée comme l’épreuve politique la plus rude pour le pouvoir de N. Pachinian. Le parti est passé des 70 % de 2018 à près de 54 %, tout en parvenant à conserver sa majorité parlementaire. Ce résultat a démontré que la majorité des votants, malgré les conséquences dramatiques du conflit, jugeait la continuité du pouvoir plus acceptable que le retour de l’ancien système. Toutefois, le bulletin de 2021 n’était pas un simple barrage contre les « anciens ». Il traduisait également une profonde exigence de stabilité, une volonté de s’extraire du choc post-guerre, une méfiance à l’égard de l’opposition et le souhait de ne pas aggraver la crise institutionnelle du pays.
En 2026, selon les résultats complets préliminaires de la Commission électorale centrale, le parti au pouvoir a obtenu près de 727 160 voix, soit 49,81 %. Il s’agit là d’un vote nettement plus politisé et programmatique qu’en 2018 ou 2021. Cette fois-ci, l’électeur ne s’est pas seulement prononcé au nom du souvenir de la révolution ou pour faire barrage aux anciens dirigeants, mais pour exprimer sa position sur le travail accompli ces dernières années et sur le cap politique proposé.
Au cœur de cette orientation se trouve le concept de « l’Arménie réelle », devenu l’un des piliers idéologiques actuels du parti. Ce concept s’articule autour d’un agenda de paix, de la reconnaissance des frontières internationalement admises de l’Arménie, du renforcement de la souveraineté de l’État, de l’émancipation vis-à-vis des anciennes tutelles géopolitiques, de l’abandon des revendications historiques maximalistes, et d’une stricte concentration sur les institutions, la sécurité, la paix et le développement économique.
D’un point de vue politique, il s’agissait d’un message risqué, particulièrement face à une société meurtrie par la guerre et extrêmement sensible aux questions identitaires. Tout au long de la campagne électorale, l’opposition a d’ailleurs tenté de dépeindre cette ligne comme une posture défaitiste, une politique de concessions unilatérales et un reniement des idéaux nationaux. En face, le pouvoir a défendu ce cap comme une approche plus pragmatique et centrée sur l’État : une politique axée non pas sur la mobilisation autour de revendications mémorielles, mais sur les frontières réelles du pays, la consolidation de la paix et l’indépendance.
En ce sens, le mandat confié au « Contrat civil » s’est érodé entre 2018 et 2026, tout en modifiant fondamentalement sa nature. La vaste déferlante révolutionnaire de 2018 s’est progressivement muée en un électorat plus restreint, mais structurellement plus politisé. Si cet électorat ne partage pas nécessairement l’intégralité des thèses du parti, il soutient globalement l’agenda de paix, la réorientation de la politique étrangère, le refus du retour à l’ordre ancien et une conception plus pragmatique de l’État.
Ainsi, le mandat octroyé au pouvoir en 2026 n’est plus un vote de passion révolutionnaire. Il s’agit d’un vote de confiance plus froid, calculé et conditionnel, fondé sur la logique de la paix, de la souveraineté, du rapprochement avec l’Occident, de la rupture avec les anciennes dépendances et du non-retour au système antérieur. Le « Contrat civil » a certes perdu la majorité euphorique de 2018, mais il a su consolider un noyau électoral plus stable, plus engagé et politiquement plus conscient.
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