Stéphane Laurens
Influences et délires d’influences
(De la perception à l’interprétation)
Genève, Droz, 2025,
230 p., 35,00€

Les « influenceurs » et le nudge occupent aujourd’hui la place des sorcières, magnétiseurs et autres hypnotiseurs auxquels est attribué le pouvoir d’entraîner des personnes (des individus ou des foules) à réaliser des actions le plus souvent néfastes ou du moins surprenantes. Des parents éplorés ne peuvent admettre que leur enfant a commis un crime et croient, de bonne foi, qu’il a agi sous influence, qu’il est, par conséquent, innocent. Or, écrit Stéphane Laurens, il y a, d’une part, les faits objectifs et, d’autre part, la croyance. Cette dernière sous-tend l’approche « naïve » de l’influence qui repose sur le schéma suivant : une « source » (souvent invisible ou indéterminée, « on », mais aussi une femme, une secte, etc.) détiendrait un pouvoir (magnétique, hypnotique, technique…) qui lui permet d’agir sur autrui (la « cible ») en lui faisant réaliser ce qu’elle voudrait. L’influence devient alors le facteur interprétatif par excellence pour expliquer les comportements incompréhensibles de personnes de notre entourage et les décharger de toute responsabilité. Aujourd’hui, il revient au numérique d’éveiller la peur des manipulations et d’avoir lancé ce nouveau métier d’« influenceur » avec ses « followers ».
L’influence a d’abord été perçue à partir d’exemples frappants, spectaculaires, comme le magnétisme ou l’hypnose avec Mesmer (1734-1815) et Charcot (1825-1893). Des expériences psychologiques, telle que celle, très célèbre, de Stanley Milgram (1933-1984) ont prétendu démontrer qu’un sujet avait tendance à obéir aux ordres d’un supérieur, même s’il fallait infliger une souffrance de plus en plus grande à un individu (lequel n’est qu’un acteur qui joue le jeu de l’expérience en hurlant de douleur). Dans son étude, Laurens se propose de « saisir le rôle de ces quelques influences étonnantes et spectaculaires qui guident nos perceptions de la réalité et nos interprétations des faits ». Il s’oppose ainsi à la vision « naïve » et erronée qui est parfois aussi celle des psychologues considérant les influences comme outils d’interprétation d’événements difficiles à expliquer.
Dénonçant la fausseté de cette vision, l’auteur rappelle avec insistance que les influences ne se limitent pas à un état de soumission mais qu’elles sont également constructives, fondamentales puisqu’elles sont au cœur de notre éducation. L’influence commence par la langue et par les coutumes qui nous construisent dès l’enfance et tout au long de la vie (« la coutume qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n’a en aucun endroit si grand vertu qu’en cecy, de nous enseigner à servir », écrivait Etienne de La Boétie, ajoutant que l’homme parle comme il a été nourri [1]). Ces influences constantes qui nous semblent « normales », qui donnent lieu à la conformité, ne sont pas questionnées et font partie de notre identité. En outre, nous-mêmes influençons notre entourage. C’est donc à tort que nous privilégions le lien entre agissements spectaculaires ou bizarres et influences, en oubliant combien l’influence sous-tend les liens sociaux.
Sur quoi reposent les croyances en la puissance des influences ? Pour le comprendre Laurens reprend les analyses de Pierre Janet (1859-1947) et montre que nous attribuons diverses causes à nos actions sans rapport avec la réalité. Les patients de Janet affirmaient subir une force étrangère qui les poussait à agir, à l’instar des possédés ou des hypnotisés. Il arrive que nous ayons le souvenir d’action que nous n’avons pourtant pas réalisée, de confondre ce que nous avons produit avec la production effectuée par un autre (cryptomnésie). En résumé cela met en évidence une source imaginaire. Évoquant Maurice Halbwachs (1877-1945), Laurens signale que nos souvenirs personnels sont façonnés par le collectif. Il en va de même de nos pensées qui se construisent avec des outils collectifs reçus en héritage et qui nous rendent similaires sans qu’il soit nécessaire d’imaginer une influence.
Les théories de l’influence se fondent sur une relation dominant- dominé, source- cible dont Laurens dénonce le fondement aristotélicien. A ce mouvement causal dérivé de l’aristotélisme, il oppose une « dynamique galiléenne » qui explique l’influence en privilégiant l’interaction et les relations à l’environnement, la contextualisation. Malgré le tournant opéré par les sciences physiques et astronomiques qui, basées sur les mathématiques, ont définitivement écarté la téléologie d’Aristote, la logique finaliste du Stagirite s’est néanmoins maintenue et c’est elle qui domine le sens commun. Elle guide aussi la majorité des théories psychologiques, de même que l’idéologie individualiste. Pourtant, un individu n’est jamais seul et les objets auxquels il a accès se trouvent nécessairement médiatisés par autrui, souligne Stéphane Laurens. Nous partageons des représentations du monde et sommes toujours déjà influencés, même si chacun de nous se plaît à croire qu’il échappe, lui, aux influences (car à nos yeux ce sont toujours les autres qui sont influencés) : « En ignorant les similarités et en présupposant au contraire que tous sont différents, distincts, originaux, singuliers, indépendants, il devient impossible d’expliquer des choix, des comportements ou des désirs similaires sans recourir à une force magique d’influence ». Or, non seulement nous sommes porteurs des influences permanentes constitutives de notre ancrage dans un milieu, mais nous en sommes aussi les vecteurs. Laurens cite Wittgenstein : « mais cette image du monde, je ne l’ai pas parce que je me suis convaincu de sa rectitude […] Non, elle est l’arrière-plan dont j’ai hérité sur le fond duquel je distingue entre vrai et faux ». Le consensus des médias sur un événement devient objectivité pour les uns et propagande pour d’autres (alors qu’il y a censure puisque les opposants à chaque camp ne s’expriment pas) : « des épurations pour les uns sont perçues comme un juste retour sur leur terre pour les autres (ex. colonies en Cisjordanie ; Haut Karabakh) », écrit Laurens. L’appartenance à un groupe engendre immanquablement une perspective dans la perception des faits et dans l’élaboration des pensées.
Laurens s’oppose à l’idée suivant laquelle des techniques de manipulation déclencheraient des réponses automatiques selon un schéma stimulus-réponse. En réalité il y a une forme d’échange car le « manipulateur » est le « premier croyant » des pratiques d’influence. La relation d’influence circule dans les deux sens, les followers, avec leurs désirs, leurs « like », dictent aussi les choix de l’ « influenceur ». Le moteur du processus de l’influence consiste en l’imagination alliée à la croyance qui existent autant chez l’influencé que chez l’agent. En somme « l’important n’est pas la technique, mais la croyance », affirme Laurens en citant Puységur (1751-1825). (L’on rappellera à ce propos l’étude fondamentale de John Searle montrant que la croyance, en tant qu’acceptation d’une fiction tenue pour vraie, sous-tend la construction de la réalité sociale [2]).
C’est elle, la croyance, qui agit derrière les noms qui se succèdent dans l’histoire pour exprimer ce mystère d’une emprise sur l’autre : « magnétisme », « influences », nudge. Mais ces faits qui étonnent et suscitent un engouement ne sont que des changements de croyance, le nouveau phénomène se réduit à une adaptation aux « nouvelles idées, pratiques et connaissances », écrit Laurens.
L’on saisira que le sujet de l’influence rencontre des questions essentielles, philosophiques, juridiques ou politiques. L’enjeu n’est rien de moins que la liberté confrontée au pouvoir de l’imagination. Au XVIe siècle, Étienne de La Boétie réveillait le lecteur : « celui qui vous maîtrise tant […] n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme […] sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire ». Stéphane Laurens veut nous montrer que tout follower est un agissant.
Chakè MATOSSIAN ■
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(1) On ne saurait trop recommander la lecture du livre indépassable de La Boétie (1530-1563) sur la tyrannie ou la soumission : De la servitude volontaire (1546-1548).
(2) John Searle, La construction de la réalité sociale, (The Construction of Social Reality, 1995), Paris, Gallimard, 1995. L’argent est un exemple privilégié : dans un certain contexte, nous acceptons de croire qu’un morceau de papier est un billet valant 10 euros.
