Collectif Nuée

À l’épreuve de l’art

Expériences esthétiques et attitudes philosophiques

(Préface de Marianne Massin)

Éditions Mimésis, 2025,      

213 p., 22,00€

Le collectif Nuée rassemble des chercheuses et chercheurs en esthétique et philosophie de l’art autour de Marianne Massin (1), professeure de philosophie de l’art et d’esthétique (Sorbonne-Université) également responsable du Centre Victor Basch (centre de recherches en philosophie de l’art).  Prenant en considération la polysémie du monde sensible, ces jeunes auteurs se confrontent à l’expérience esthétique occasionnée par de nouveaux objets (jeux vidéo, tatouages, marionnettes…) pour trouver de nouvelles voies philosophiques. Leur quête se fait enquête, nous dit Massin, ajoutant qu’il s’agit pour eux de pister plutôt que de suivre un chemin tout tracé. « Collectif » signifie aussi le plaisir de penser ensemble et de rappeler que l’amitié aura été la force motrice à l’origine de ce livre. 

Dans son introduction, Joshua de Paiva, refusant le pessimisme de certains théoriciens qui réduisent la contemporanéité à un consumérisme lié à une « régression » esthétique, définit l’objectif de l’ouvrage : défendre « l’idée d’un renouveau actuel de l’expérience esthétique », non seulement dans les arts plastiques mais aussi « du côté d’objets nouveaux ». Pour montrer que l’on peut résister à l’idiotie ambiante, les chercheurs renouvellent « l’interrogation sur les expériences sensibles », en tenant compte d’autres champs comme celui de la « neuroesthétique » ou de l’esthétique évolutionniste. Ils se proposent de partir de la singularité des objets et de prendre les « expériences sensibles comme moteur de l’enquête philosophique et de la création conceptuelle ».

Justine Prince, en référence à Condillac, se base sur la comparaison pour traiter le réinvestissement contemporain de la figure du labyrinthe dans un corpus hétérogène. Comparer ne signifie pas rapprocher deux choses semblables mais penser deux objets simultanément, de façon transhistorique et non anhistorique.  Ainsi l’exposition « Contact » d’Olafur Eliasson (2014) lui aura-t-elle permis de dégager la notion d’instabilité et de considérer sous ce nouvel angle, plus discrètement contestataire, le Labyrinthe qu’avait créé le GRAV (1963) (2).

La perte de repères est vue sous une autre perspective par Milena Escobar Herrera qui s’intéresse à l’expérience esthétique en relation avec l’expérience psychédélique, d’une part mise en scène dans le film Enter the Void de Gaspar Noé (2009) et, d’autre part, décrite par A. Huxley dans Les portes de la perception. Ces deux expériences, l’esthétique et la psychédélique, se distinguent de l’attention « standard » (c’est-à-dire pratique, efficace) qui dirige habituellement notre perception du monde. Elles ressortissent toutes deux non seulement à l’attention « dépragmatisée» mais aussi à l’attention « réflexive » (qui se prend elle-même pour objet) ».  

Partant de l’exposition étrange et quelque peu dérangeante de Tim Steiner (3) montrant, au Louvre, son dos tatoué par Wim Delvoye, œuvre faisant l’objet de transactions bizarres puisque vendue aux enchères, Georges Iliopoulos étudie la monstration et la perception du tatouage. Il cerne le mouvement d’apparition-disparition qui lui est intrinsèque, son rapport au caché et au visible, au fragmentaire et au secret, comme autant de composantes auxquelles s’ajoutent la corporéité et la subjectivité engendrant l’interaction avec le regard spectateur. 

Un autre objet occupe Thomas Morisset qui se propose de théoriser « la matière vidéoludique » pour y déceler « le type d’attention esthétique et, partant, le type de régime d’expérience qui peuvent s’y déployer ». Il se concentre sur les effets des « petits choix » et, selon lui, c’est l’ajustement de la subjectivité du joueur au jeu qui procure à celui-ci du plaisir. 

Fondant son travail sur la nouvelle de Heinrich von Kleist, Noémie Lorentz étudie les théâtres de marionnettes occidentaux de la seconde moitié du XXe siècle pour dégager les paradoxes du phénomène d’ « animation » étymologiquement lié au souffle vital. Outre la question du « souffle », l’autrice scrute le mode de double vision lié à l’animation « marionnettique » et son rapport à l’instant présent : « voir en même temps, dans le même mouvement, la figure animée dans sa qualité de personnage et  le matériau inerte qui est le support de l’animation dans sa qualité de chose ». Dans ce théâtre, le simulacre devient « vérité de l’utilisation d’un simulacre ». 

Le vivant animal comme matériau artistique est au cœur du travail acoustique que Tomás Saraceno a mené à Paris au Palais de Tokyo avec les araignées et auquel s’intéresse ici Joshua de Paiva. Son texte reste ainsi en continuité avec l’article qu’il avait déjà publié dans la revue Terrain (n°83) titrée « Animal culte» (4). Saraceno leurre les araignées en vue de produire une interaction, de parvenir à ce que « l’araignée réponde ». Le leurre n’est plus là pour tromper ou capturer mais en tant que « dispositif relationnel susceptible de stimuler une rencontre entre des mondes différents », soit encore une relation interspécifique. C’est ce que montrait un Pline dans l’Antiquité, si l’on veut bien, comme le propose de Paiva, prendre au sérieux ses anecdotes sur l’animal spectateur leurré mais aussi juge de la mimèsis produite par les grands peintres tels qu’Apelle ou Parrhasios.

L’indicible, l’ineffable, l’inexprimable sont bien sûr au cœur des études sur le langage, notamment en ce qui concerne la mystique ou la question du sublime. Le langage semble tellement insuffisant et à la fois comme en trop pour exprimer l’instant d’absorption qu’engendre l’expérience esthétique. En référence à Schopenhauer, Thomas Mercier-Bellevue ne craint pas de reprendre la problématique en l’inscrivant dans le champ des musiques populaires qui, étant « quotidiennes », échappent à la contemplation défendue par le philosophe allemand et ressortissent au pratique et au corporel. Mercier-Bellevue se propose de démontrer que « l’indicible n’est ni une qualité du sensible ni un échec absolu du langage, mais un sentiment lié à l’intensité et à la singularité de l’expérience sensible » . Selon lui, ce sentiment peut s’exprimer (par la danse) et être communiqué à autrui.

Perturbant les frontières disciplinaires, le Futurisme italien, mouvement de l’avant-garde fondé en 1909 par Marinetti (1876-1944) reste connu pour ses « manifestes » subversifs que Fleur Thaury considère comme des « textes troubles » (le trouble détenant ici une dimension heuristique) car « opaques du point de vue conceptuel ».  Elle y décèle une pensée par image (iconique) et un rapport spécifique à la temporalité : dépassant le binarisme passé/futur, les manifestes relèvent d’une « expérience de crise métaphysique et existentielle » et leur enjeu n’est plus « la crise du temps » mais bien « le temps en crise ».  

Partant d’une réflexion de l’artiste italien Giuseppe Penone, Marie Schiele examine, par une expérience sur le terrain, les effets de l’enseignement philosophique dans les études des Métiers d’Art, soit encore « comment penser une représentation imaginative des Métiers d’Art ? » et trouver, par une philosophie compréhensive et non plus raisonnante, ce qui serait une « communauté de gestes » ou une « pensée manuelle ».  Forte d’une pratique de l’installation, Maki Cappe se penche quant à elle sur le paradoxe inhérent à la philosophie esthétique qui requiert de tenir ensemble et à la fois le vécu subjectif de l’expérience esthétique et le discours théorique abstrait.

A l’instar d’une nuée d’oiseaux, les auteurs auront traversé des frontières, comme en réponse à la question de Jean-Bertand Pontalis citée en exergue par Marianne Massin : « Que serait une pensée qui ignorerait le déplacement ? ».   

Chakè MATOSSIAN

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(1) Voir aussi notre compte-rendu du livre dirigé par Marianne Massin, Répéter, refaire, reprendre, P.U. Rennes, 2025) paru dans NH Hebdo, n°467, 3 juillet 2025. 

(2) Il s’agit du Groupe de Recherche d’Art Visuel créé en 1960 par des artistes contestataires qui voulaient impliquer le spectateur dans l’élaboration de l’œuvre.

(3) https://wimdelvoye.be/work/tattoo-works/tim

(4) Voir notre compte-rendu de ce volume dans Nor Haratch Hebdo, n°490, 11 décembre 2025.