« Il faut toute une diaspora pour faire vivre une langue »
Il est rare qu’une conférence consacrée à la vitalité de la langue arménienne dans la diaspora soit organisée. Cela demande de l’audace, de la conviction, une vision, une recherche sérieuse, l’élaboration d’une stratégie et des ressources. La conférence « Il faut toute une diaspora pour faire vivre une langue » organisée conjointement par le département d’études arméniennes de l’USC Dornsife et la Fondation Calouste Gulbenkian, s’est tenue à Los Angeles du 28 février au 1er mars. Quarante-cinq participants avaient été invités pour étudier les moyens de revitaliser la langue arménienne, échanger des expériences et présenter des travaux pratiques.
Le lieu choisi — Los Angeles — est significatif, car c’est la communauté la plus dynamique, la communauté multifacette de la diaspora occidentale, qui a accueilli des Arméniens venus de tous les coins du monde : un lieu de rencontre de leurs univers linguistiques variés — arménien oriental, arménien occidental, arméniens d’Istanbul, d’Iran, du Liban, de Syrie, d’Irak, de Bulgarie, et d’ailleurs encore.
Cette conférence n’aurait naturellement pas eu lieu sans la Fondation Calouste Gulbenkian, qui depuis plus de dix ans accorde une place centrale, dans ses plans quinquennaux d’activités, au travail de revitalisation et d’innovation de l’arménien occidental dans la diaspora — y consacrant 1 200 000 euros par an. Elle finance de nombreux programmes allant de vidéos destinées aux enfants, des publications, jusqu’à des camps pour adolescents et des programmes éducatifs, des bourses de création pour adultes, des initiatives innovantes en informatique et sur Internet, la formation des enseignants, ainsi que la mise en ligne de matériaux pédagogiques.
Comparées aux autres structures de la diaspora, les initiatives de la Fondation Calouste Gulbenkian vont à contre-courant. Là où le regard des grandes fondations est tourné exclusivement vers l’humanitaire et les projets de développement de l’Arménie, les programmes stratégiques de la Fondation Calouste Gulbenkian se concentrent sur le développement de la langue et la défense de l’arménien occidental.
Et il faut dire que les fruits de ce travail constant sont visibles : de nombreuses productions pédagogiques et éducatives sont accessibles à la communauté arménienne, dont peuvent bénéficier tous ceux qui souhaitent acquérir des outils linguistiques modernes, des programmes et des contenus en ligne. Un noyau de groupes de jeunes s’est constitué, des jeunes animés par des projets créatifs arménophiles, qui pourraient être les artisans de demain, les enseignants et les acteurs linguistiques capables de former une nouvelle génération.
Ces résultats véritablement positifs n’empêchent cependant pas de s’interroger sur l’avenir. Tout dépend du choix stratégique du directeur de la Fondation. Le directeur actuel, Razmik Panossian, avait choisi, après sa nomination, la revitalisation et le développement de l’arménien occidental comme orientation stratégique. La FCG est une institution portugaise dont le département arménien n’est qu’un petit rouage, et son orientation stratégique est soumise à l’approbation du conseil d’administration. Un changement de directeur pourrait entraîner une nouvelle orientation stratégique, et les programmes financés pourraient être suspendus du jour au lendemain. Il y a donc un travail sérieux à mener du côté des communautés arméniennes, et il serait souhaitable qu’une entité juridique telle que l’État arménien soit associé à la défense de cette orientation stratégique ne soit pas modifiée. La question est de savoir dans quelle mesure cela est réalisable : le fondateur Calouste Gulbenkian lui-même n’a pas réussi, de son vivant, à inscrire une telle disposition dans son testament.
La Fondation Calouste Gulbenkian définit son programme de développement de l’arménien occidental comme une entité diaspora-centrée, bien qu’elle ait d’autres programmes qu’elle met en œuvre en Arménie. Sur le plan conceptuel, cette approche diaspora-centrée limite malheureusement la portée de son programme de développement de l’arménien occidental : elle exclut de l’État arménien les acteurs et interlocuteurs dans la définition de l’arménien occidental comme composante inséparable du patrimoine culturel immatériel.
Il ne faut pas oublier non plus qu’aujourd’hui, en Arménie, s’est constituée une communauté diasporique arménienne occidentale, issue essentiellement des communautés arméniennes du Moyen-Orient, qui mérite d’être soutenue dans ses efforts pour maintenir sa langue et la faire entendre en Arménie. Cette communauté pourrait également jouer un rôle actif dans le dialogue avec l’État arménien.
J. Tch. ■
