Banalisation des crimes de guerre et du crime de génocide

Editorial

Au XXIe siècle, le génocide devient un phénomène de plus en plus courant et se banalise. La perception du génocide arménien s’en trouve elle aussi transformée. La déportation ethnique forcée de la population d’Artsakh a renforcé la réalité du danger génocidaire et consolidé l’idée que le génocide n’appartient pas seulement à l’histoire, au passé ; peu importe le temps écoulé — 111 ans —, les événements peuvent se répéter. C’est pourquoi il ne suffit pas de se souvenir et de commémorer : il faut se préparer, se renforcer, étudier l’histoire, l’attitude des peuples et des pays voisins, le rôle des grandes puissances, leurs intentions et leurs perspectives. Après sa victoire lors de la bataille de l’Artsakh, les attaques de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie en 2021-2022 relevaient précisément de cette intention.

Avant la guerre de 2020, la lutte pour la libération de l’Artsakh soulignait également la nécessité de la reconnaissance du génocide et du combat contre son négationnisme. Pour tous, il était clair que c’était soit la libération de l’Artsakh, soit son dépeuplement, comme ce fut le cas au Nakhitchevan. La déportation forcée de la population de l’Artsakh a démontré qu’il s’agissait de la continuation d’un projet dont l’aboutissement aurait pu être l’occupation et l’expulsion des Arméniens d’Arménie elle-même.

Depuis l’indépendance, mis à part la parenthèse de la victoire et du cessez-le-feu de 1994, l’État s’est targué de la puissance de l’armée arménienne, mais peu de travail a été accompli pour la renforcer et l’équiper d’armements modernes. En un mot, contrairement à ce qui était affirmé, l’armée n’était pas préparée et est restée aveugle face aux préparatifs de l’ennemi. Les dirigeants se sont reposés sur la protection et les promesses des grandes puissances. De l’indépendance jusqu’à la guerre de 2020, hormis sous la présidence de Levon Ter-Petrossian, l’État est devenu de plus en plus dépendant de la Russie, sans aspirer à la souveraineté nationale. Une attitude politiquement immature, dont le déplacement forcé des habitants de l’Artsakh a constitué la suite logique.

À l’époque actuelle, le mépris du droit international par les grandes puissances, à commencer par les États-Unis et la Russie, renforce chez les petits pays le sentiment que la dépossession de leur terre natale est devenue un phénomène banal — Artsakh, Ukraine, Gaza, Sud-Liban, Syrie… La volonté de priver un peuple de sa terre n’est plus une hypothèse ni une vue de l’esprit. Dans le discours de l’Azerbaïdjan et de la Turquie, l’occupation de l’Artsakh et sa désarménisation étaient présentées comme un phénomène tout à fait naturel, un droit. L’Azerbaïdjan avait, par ailleurs, le projet d’occuper l’Arménie elle-même et les tentatives n’ont pas manqué. À ce jour, il occupe environ 200 km² de territoire arménien, et serait allé plus loin si l’armée arménienne, au prix de lourdes pertes, ne l’en avait empêché.

Malheureusement, lors des élections en Arménie, la perte de l’Artsakh est devenue un sujet d’exploitation politique à bon marché — un enjeu électoral.

En diaspora, la question revêt une dimension différente : pendant des années, la reconnaissance du Génocide était devenue l’étendard de son combat politique et le principal vecteur d’expression identitaire, à tel point que toute évocation des Arméniens en exil était souvent associée à la tragédie du Génocide. Il est naturel que les approches du gouvernement arménien et de la diaspora ne soient pas identiques, pas plus que leurs priorités. Il est nécessaire d’en être conscient et de respecter les sensibilités et les priorités de chacun.

J. Tch.