Une nouvelle page ?
Ce fut un événement historique pour l’Arménie que d’accueillir, début mai, le sommet de la Communauté politique européenne (CPE) et le sommet Union européenne-Arménie, ainsi qu’une rencontre bilatérale entre l’Arménie et la France, au cours de laquelle a été signé un accord d’alliance stratégique franco-arménienne. La tenue à Erevan de ces rencontres internationales de haut niveau constitue une grande victoire diplomatique pour l’Arménie : elle a transformé ce petit pays, situé aux confins de l’Europe et historiquement considéré comme un satellite de la Russie, en lieu de rassemblement pour les dirigeants de quelque 40 nations européennes, dont beaucoup foulaient le sol arménien pour la première fois.
Cette victoire diplomatique a pu se concrétiser, comme l’a souligné le président du Conseil européen António Costa lors de la cérémonie d’ouverture de la CPE, grâce au processus de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ainsi qu’au rapprochement entre l’Arménie et la Turquie. Pour le président Macron, la tenue de la CPE à Erevan vient consacrer les acquis démocratiques réalisés par l’Arménie au cours de ces dernières années, notamment depuis la révolution de velours.
Ces rencontres constituent également un événement historique pour l’Europe : pour la première fois, le Canada, en tant que pays non européen, a participé à ce sommet, marquant ainsi la rupture qui s’est produite entre les États-Unis de Trump et le Canada, et le rapprochement de ce dernier avec l’Europe et ses valeurs.
Naturellement, la principale cible de ces rencontres européennes à Erevan était la Russie. La présence de Zelensky en Arménie — pays historiquement allié de Moscou — représente à cet égard un double camouflet pour les alliances stratégiques Arménie-Russie et Arménie-CEI-UEEA-OTSC. Sur ce point, les déclarations du président Macron ont été particulièrement éloquentes : il a souligné que la Russie s’était révélée être un allié peu fiable vis-à-vis de l’Arménie, notamment durant la guerre de 2020. Il a également évoqué la dangereuse présence des forces russes, face à laquelle la mission d’observation de l’Union européenne s’avère indispensable pour garantir la sécurité de l’Arménie.
Bien qu’officiellement invité, l’Azerbaïdjan n’a envoyé aucune délégation en Arménie. Ilham Aliev a néanmoins eu l’occasion de transmettre son message en ligne, dans lequel deux points méritent d’être relevés. Premièrement, la perspective d’un approvisionnement de l’Arménie en pétrole et autres produits par l’Azerbaïdjan, ainsi que l’établissement de liaisons économiques par voie ferroviaire. Deuxièmement, les vives critiques d’Aliyev à l’égard de la position anti-azerbaïdjanaise du Parlement européen, assorties de l’annonce d’une suspension de la coopération entre l’Azerbaïdjan et ce dernier, en raison notamment du vote d’une résolution relative à la destruction du patrimoine historique et culturel arménien.
Au fil de l’histoire, le haut plateau arménien s’est souvent trouvé aux confins de grandes puissances et d’empires, tombant fréquemment victime de leurs dominations et de leurs intrigues. Aujourd’hui, l’Arménie se trouve face à des choix difficiles, exigeant courage et clairvoyance, dans un contexte de rivalités internationales multiples : la confrontation Europe-Russie à travers la guerre en Ukraine, la rivalité Occident-Iran à travers le conflit palestinien, et les attaques d’Israël et des États-Unis contre l’Iran (ce dernier étant à la fois un allié stratégique d’importance pour l’Arménie et un allié de la Russie). Par ailleurs, l’Arménie se trouve à l’aube d’un processus de paix avec l’Azerbaïdjan — qui bénéficie du ferme soutien de la Turquie —, contraignant les ennemis d’hier à se réconcilier. Tout cela crée une situation psychologique complexe, où il faut à la fois ne pas oublier les pages tragiques de l’histoire et, simultanément, bâtir de nouvelles relations saines et tournées vers l’avenir.
J. Tch.■
