Nouvel armement, nouvelle armée
Le défilé militaire du Jour de l’Indépendance du 28 mai n’a pas été une simple parade solennelle. Il a été l’occasion de montrer au public les acquis de la stratégie politique menée par le gouvernement arménien dans le domaine de la défense depuis 2022. Depuis le jour où la Russie et l’OTSC ont renoncé à honorer leurs obligations d’alliance envers l’Arménie et refusé de la défendre contre les agressions azerbaïdjanaises ; depuis le jour où la Russie n’a pas été en mesure de fournir à l’Arménie l’armement nécessaire malgré les paiements d’avance ; depuis le jour où l’Arménie a été contrainte de geler sa participation à l’OTSC et a accueilli la mission d’observation civile de l’Union européenne le long de la frontière azerbaïdjanaise pour prévenir les attaques ennemies ; depuis le jour où les forces de maintien de la paix russes ont abandonné le Karabakh, refusant de protéger le territoire et ses habitants, lesquels ont été contraints de fuir et de s’établir en Arménie en tant que réfugiés — depuis ce jour et jusqu’à aujourd’hui, le public ignorait presque tout des acquisitions réalisées par le gouvernement arménien dans le domaine de la défense. Le défilé était la preuve du travail accompli, sans tambour ni trompette, par le ministère de la Défense.
Le défilé était avant tout la démonstration de l’affranchissement de l’armée arménienne vis-à-vis du système défensif russe. Depuis l’époque soviétique jusqu’en 2022, la Russie avait été son fournisseur privilégié en matière d’armes. Pendant des décennies, le potentiel militaire de l’Arménie était presque entièrement lié aux armements russes et aux standards de la formation militaire russe. Lors de la guerre des quatre jours en 2016, le président Serge Sarkissian révélait le piteux et affligeant état d’une armée arménienne équipée d’armements datant des années 1980. L’armement exposé le 28 mai témoignait, lui, du chemin parcouru en quatre ans : des acquisitions d’armes modernes auprès de sept pays différents. Comme en politique étrangère, la stratégie de diversification adoptée par l’Arménie était clairement visible dans le domaine de la défense.
Une place centrale était occupée par les armements indiens. La France avait également la sienne. Comme le décrit Leonid Nersissian, expert d’APRI Armenia : « Les radars français GM-200, les obusiers automoteurs Caesar et les véhicules blindés Bastion ne reflètent pas seulement une modernisation de l’armement, mais aussi le reflet d’un nouveau modèle de partenariat défensif. Par l’intermédiaire de la France, l’Arménie a la possibilité de se doter de systèmes conformes aux normes de l’OTAN, des capteurs, une artillerie moderne. La France est le seul membre de l’OTAN à fournir des armements létaux à l’Arménie. »
Les armements acquis auprès de l’Iran et de la Chine ont été la surprise de ce défilé. Tout aussi importantes et impressionnantes étaient les productions nationales arméniennes.
La diversification des sources d’armement comporte néanmoins ses propres défis. Le marché ouvert crée à la fois des opportunités et des risques. Les armements achetés auprès de sources différentes présentent des incompatibilités systémiques de standards qu’il faut parvenir à faire fonctionner ensemble. La question centrale est désormais de savoir dans quelle mesure l’Arménie parviendra à intégrer ces éléments hétérogènes en un système cohérent et opérationnel. Selon Leonid Nersissian : « Le radar doit être capable de transmettre des données exploitables aux postes de commandement et aux unités de défense aérienne. Les renseignements recueillis par les drones doivent être reflétés de manière fluide au niveau de la situation opérationnelle globale. L’artillerie doit être étroitement liée aux radars contrebatterie, aux drones, aux moyens de communication sécurisés et aux systèmes numériques de gestion du feu. » C’est là aussi que la formation des militaires devient un enjeu majeur, le fondement de la nouvelle armée.
J. Tch.■
