Istanbul retrouve son pouls culturel

Editorial

À l’initiative de l’association « Yesayan » d’Istanbul, le mois de mars 2026 est devenu le mois des « Hantiboum » — le mois du festival des Rencontres. Une initiative nouvelle dans la diaspora : au programme 50 événements — danse, musique, littérature, expositions, représentations théâtrales, cinéma… —  ainsi que des ateliers variés qui se sont tenus dans des écoles arméniennes d’Istanbul jusque dans des centres associatifs, des salles de concert non arméniennes et des musées. Une diversité de programme et une pluralité de participants qui insufflent un souffle nouveau, une énergie nouvelle à la vie culturelle communautaire. Une initiative qui ouvre la vie communautaire vers l’extérieur, vers le grand public. Ce sont des jeunes qui en sont les initiateurs — des amis proches, eux-mêmes vivant dans une réalité multiculturelle. Certains se sont rencontrés au camp de Zarmanazan que la Fondation Calouste Gulbenkian organise chaque été. Ils aimeraient retrouver le vécu global de l’arménité, qui reste l’élément manquant : ce qui était resté replié sur lui-même, ce qui ne s’était pas ouvert vers l’extérieur, ce qui n’avait pas de représentation publique, ce que les passages sombres de l’histoire avaient contraint et étouffé. Ce n’est pas une tâche aisée. Le moment est-il venu de s’en emparer, de faire sortir ce qui était resté dans l’ombre, afin de se compléter, de s’accomplir — pour vivre pleinement le siècle, le lieu, le temps, la réalité dans toute sa complexité, son tourment, son effervescence, sa joie ?

Heureusement, en marge du festival « Hantiboum », d’autres rencontres avaient également été programmées. Trois représentations théâtrales méritaient une attention particulière, dont deux se concentraient sur la mémoire et la valorisation de l’héritage du passé. La première était la mise en scène du metteur en scène Yeghia Akgün de la troupe « Hangardz », réalisée avec les élèves de l’école Sahakyan-Nun-
yan, intitulée « Il est interdit de se souvenir » — expression d’un travail collectif qui mettait en scène, jusque chez la jeune génération, le tourment de la mémoire. Bien qu’elle ait été présentée à la communauté arménienne dans la salle Hrachia Adjarian de l’école de Samatya, il est déjà prévu qu’elle soit jouée également devant un public non arménien d’Istanbul, dans le cadre d’un festival. La troupe « Hangardz » réalise d’ailleurs déjà des mises en scène bilingues — en arménien et en turc.

La deuxième était la représentation du Collège Central (Կեդրոնական), intitulée « Mémoire de cinq établissements » — une mise en scène rendant hommage à cinq figures visionnaires qui sont à l’origine de l’établissement de cinq foyers nationaux arméniens réputés d’Istanbul, à la fois culturels et éducatifs : Haroutioun Bezdjian Amira (1832), fondateur de l’hôpital Sourp Prgitch ; le Patriarche Nersès Varjabedian (1886), fondateur du Collège central ; le Patriarche Karékine Khatchatrian (1953), fondateur du séminaire de la Sainte-Croix ; la Supérieure Srpouhi Kalfayan (1866), fondatrice de l’orphelinat Kalfayan ; et Dikran Karagueuzian (1913), fondateur du collège Karagueuzian. Alliant intelligence artificielle, parole scénique, danse et photographies documentaires, cette mise en scène perpétue l’existence d’institutions séculaires nées grâce à des personnalités visionnaires, et pérennisées par leur dévouement et les legs qu’ils ont souvent laissés.

La troisième était, à l’occasion de la Journée mondiale du théâtre le 27 mars, l’organisation du quatrième festival théâtral interscolaire, à l’initiative de la direction de l’école Levon-Varduhi de Topkapi, animé par Silva Baldjı, coordinatrice de ce festival. Les groupes scolaires ont présenté des pièces d’auteurs classiques arméniens. Le succès de l’organisation du Festival théâtral des écoles d’Istanbul est un phénomène remarquable. Le théâtre artistique est une synthèse des arts où la scène donne à la langue un corps, un personnage, un espace, un statut d’expression de l’identité collective — une contribution essentielle pour une langue comme l’arménien occidental, qui mène un combat existentiel pour sa survie.

Dans la diaspora, Beyrouth était devenu le berceau de la culture arménienne occidentale. Elle possédait presque tous les attributs d’un État : représentation politique — députés, ministres, maire —, Catholicossat, écoles, université, dispensaires, maison de retraite, partis politiques, leviers économiques, autonomie communautaire… Un statut que d’antan Istanbul connaissait également. Malgré les épreuves traversées lors du passage de l’Empire ottoman à la République de Turquie, la communauté arménienne d’Istanbul possède encore le potentiel de se reconstruire et de maintenir son originalité en tant que centre culturel occidental.

J. Tch.