Le centenaire d’une institution glorieuse

Editorial

Plus de 100 anciens élèves de l’Institut éducatif Melkonian s’étaient précipités à Nicosie, à Chypre, pour célébrer le 100e anniversaire de sa fondation. C’est un phénomène étonnant de voir, 20 ans après la fermeture de cette institution, l’attachement, le dévouement, jusqu’à l’engouement que les anciens élèves portent encore envers leur établissement. Pour beaucoup, l’école est devenue la pierre angulaire de leur identité, la période la plus mémorable de leur jeunesse. Bien qu’ils aient été admis à l’Institut Melkonian en internat, éloignés de leurs parents, cette séparation semble s’être transformée en bénédiction. 

Deux autres caractéristiques importantes méritent d’être soulignées. La première est le sentiment fraternel que les anciens élèves éprouvent les uns envers les autres : les Melkoniantsis forment une grande famille, se traitant comme frères et sœurs, au point que ceux qui n’ont pas fréquenté l’Institut Melkonian se sentent d’une certaine façon différents, voire étrangers. La seconde est le nombre étonnant de couples ayant fréquenté l’Institut, qui ont fini par fonder une famille.

Les célébrations du centenaire ont été l’occasion de revenir sur l’initiative visionnaire des frères Melkonian, qui ont considéré que prendre soin des besoins éducatifs des Arméniens exilés et dépossédés de l’Arménie occidentale, leur patrie, était leur mission la plus essentielle, et ont légué l’intégralité de leur fortune à l’œuvre éducative.

Le choix du lieu revêtait également une importance stratégique. Un lieu qui soit approprié et sûr, accessible au plus grand nombre d’Arméniens exilés. Ni le Moyen-Orient, ni l’Europe, ni le Liban ou la Syrie, ni la Grèce, où se trouvaient de grandes concentrations d’Arméniens réfugiés et orphelins. Le choix de Chypre comme siège de l’établissement s’est avéré très judicieux — une île proche des communautés arméniennes de la diaspora, un choix qui a démontré ses avantages au fil du temps et leur est apparu comme un lieu de plus en plus favorable. Hormis l’invasion turque de 1974, qui a créé une crise politique et sociale due à la division de l’île et provoqué l’émigration de nombreux Arméno-Chypriotes, Chypre demeure aujourd’hui le seul pays politiquement stable de la région du Moyen-Orient, tout en étant membre de l’Union européenne — et il est le pays le plus favorable à la communauté arménienne. Le seul à avoir reconnu l’arménien occidental comme langue minoritaire, en lui assurant une protection étatique. Ainsi, le gouvernement chypriote prend en charge la totalité des dépenses éducatives de la communauté, forte de 3 000 personnes : salaires des enseignants des écoles Narek, distribution gratuite des livres aux élèves, construction et rénovation des bâtiments scolaires, ainsi que la rémunération du personnel ecclésiastique…

Les frères Melkonian ont, avec leur institution, posé les fondations de l’établissement le plus important de la diaspora. Celle-ci a bien eu, après le Génocide, des institutions éducatives importantes — comme les écoles Mekhitaristes, puis les Djémaranes, plus tard l’Université Haigazian —, mais l’œuvre des frères Melkonian représente la première institution éducative nationale de la diaspora.

Il convient de rappeler, avec gratitude, le rôle essentiel joué par les dirigeants de l’UGAB dans ses premières années qui, en tant qu’exécuteurs testamentaires des frères Melkonian, ont réussi à concrétiser leur vision et à en dépasser les attentes, transformant un établissement fondé comme orphelinat en une institution éducative de qualité — la première pépinière de la diaspora à former une nouvelle génération instruite, qui à l’avenir a occupé des postes de direction dans diverses instances communautaires et privées. Toutefois, l’histoire pourrait ne pas se souvenir avec la même gratitude de la direction actuelle de cette même institution, qui, contrairement à la volonté et à la vision de ses fondateurs, a signé en 2005 la fermeture de celle-ci afin de vendre ses terrains, mettant ainsi en œuvre la nouvelle doctrine mercantile prônant la clôture des établissements déficitaires placés sous sa tutelle. Une décision à laquelle les anciens élèves et l’opinion publique s’opposent jusqu’à ce jour. Mais tant que le domaine de l’école n’a pas été vendu, le dernier mot n’a pas encore été dit, et tout retournement de situation reste possible.

J. Tch.